LE LABORATOIRE DE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DU CELSA
EA 1498
Journée d'études

Nouvelles écritures ? Ce que fait le numérique aux textes et aux images

Journée d’étude doctorale CARISM - COSTECH - GRIPIC
Université Paris 2 - Panthéon Assas
92 rue d’Assas
75006 Paris

La journée d’étude doctorale du vendredi 17 octobre organisée par les laboratoires CARISM (Paris 2), COSTECH (UTC) et GRIPIC (Paris-Sorbonne) autour du thème des nouvelles écritures, proposait à ses participants de réfléchir à la question suivante : tout peut-il être pensé à travers l’idée d’écriture ?

À travers les présentations de cinq doctorants de ces trois laboratoires en sciences de l’information et de la communication, la matinée a permis de réfléchir aux enjeux présents dans la relation entre le numérique et la notion d’écriture.

Dans Critique de la Trivialité, Yves Jeanneret rend compte de la centralité donnée à l’écriture dans un champ plus large de l’énonciation éditoriale et médiatique, l’écrit étant analysé comme un objet fabriqué qui permet de rendre visible la parole, ce qui suppose l’existence d’hommes maîtrisant l’art de l’image matérielle du texte.

En écho à cette perspective, les interventions ont proposé d’analyser un ensemble d’objets complexes qui permettaient de réfléchir à la notion d’écriture face aux enjeux du numérique.  Par la diversité des interventions, des objets convoqués et des regards portés sur la question, cette journée d’étude a participé à esquisser les contours de ce que l’on pourrait appeler des « nouvelles écritures » ou des modalités contemporaines de l’écriture.

 

Samuel GOYET, GRIPIC
La fonction éditoriale des interfaces de programmation (API) web contemporaines : vers une « industrialisation de la trivialité » ? Le cas des « cartes Twitter »

La première intervention de la matinée proposait de réfléchir à la fonction éditoriale des interfaces de programmation (API). En s’intéressant aux API, et plus particulièrement au cas des « cartes Twitter », Samuel Goyet convoque un type de document qui rend lisible ce que sont les écritures numériques, mais également qui rend visible des processus de circulations d’objets culturels, participant aux pratiques de la trivialité à une échelle industrielle. En ce sens, l’API assumerait plusieurs fonctions à la fois, et ne peut s’observer qu’en s’attelant à identifier le jeu d’échelles complexe qui se joue au sein de cet objet.

Samuel Goyet analyse ces « interfaces de programmation » à travers la documentation proposée par un outil-marque comme Twitter, qui énonce les requêtes que les développeurs de programmes peuvent adresser à un logiciel tiers (pour obtenir des données d’utilisation ou intégrer des morceaux de code, par exemple). Cette documentation apparaît comme un texte où s’élabore de manière réflexive une définition de ce qu’est l’écriture dans les médias informatisés, puisqu’elle en régule et en promeut une vision modulaire et combinatoire.

Ces interfaces de programmation s’inscrivent dans l’histoire de l’informatique et l’instauration de standards fondés sur la dissociation hardware / software. Celle-ci est prolongée au moment où les logiciels en ligne se développent : en passant de l’API à l’échelle de l’ordinateur à l’API web, c’est à l’échelle du réseau qu’on cherche à définir les nouvelles conditions du principe à la fois technique et industriel de l’interopérabilité. Samuel Goyet fait ainsi émerger les raisons pratiques et économiques du développement de l’écriture du web via ces blocs modulables, ce qui le conduit à une réflexion élargie sur l’industrialisation des écritures. En effet, les API pourraient être considérées comme un cas d’école de l’emboîtement des logiques dans l’industrialisation des écritures, dans lequel on retrouve les différents niveaux identifiés par Yves Jeanneret : instrumentation, instrumentalisation, standardisation, industrialisation / idéologisation. L’API de Twitter fonctionne par exemple à partir de l’Open Graph de Facebook : ce sont alors des relations de domination et d’autorité méconnues qui apparaissent à ce niveau d’écriture, amenant à réfléchir sur la question de la propriété intellectuelle du code. Au fil de sa présentation, Samuel Goyet montre que l’ouverture du code, via ces interfaces de programmation, devient pour les entreprises du web un moyen d’établir des partenariats commerciaux ainsi qu’une façon de communiquer sur une certaine bonne volonté éthique, en phase avec les valeurs d’ « ouverture » partagées par certaines communautés de développeurs et d’utilisateurs.

L’API se situe donc à la croisée d’enjeux techniques, sémiotiques et industriels et permet d’observer une grande réflexivité des industriels du web en ce qui concerne l’écriture. Même dans le cadre de la revendication d’une politique d’ « ouverture » par l’API, les « services web » continuent de jouer avec l’opacité relative de ce qui s’opère au niveau du code et l’appropriabilité des formats médiatiques circulants.

 

Lucie ALEXIS, CARISM,
La Direction
des nouvelles écritures et du transmédia de France Télévisions : un laboratoire pour développer des récits participatifs

L’intervention de Lucie Alexis s’appuyait sur l’observation d’une entité nommée La Direction des nouvelles écritures et du Transmédia de France Télévisions, un service interne au groupe télévisuel qui se présente comme centré sur la question de l’écriture et sur le développement créatif de programmes. À partir de l’hypothèse de nouveaux modes de consommation des téléspectateurs et de nouvelles attentes de leur part, France Télévisions choisit de constituer une équipe de travail spécialisée. Le choix de ce sujet permet ainsi de réfléchir aux métamorphoses médiatiques dans le contexte du paysage audiovisuel français.

Construite en deux temps, la présentation analysait tout d’abord les verbatim des dirigeants et la définition des missions sur une plaquette de présentation, pour ensuite observer un dispositif en ligne reliée à la même pièce, Théâtre sans animaux. Ce dispositif donne à lire une certaine vision du théâtre, à la fois comme œuvre narrative dialoguée et comme processus créatif articulant des situations de communication hétérogènes (casting, coulisses, etc.).

Cette communication s’intéressait donc à l’expérience proposée par cette nouvelle forme d’écriture en adoptant un point de vue phénoménologique sur les contours de l’expérience de l’internaute comme spectateur-acteur, interrogeant les rapports de continuité et de rupture avec les représentations dominantes de la forme « théâtre » dans son lien aux imaginaires du spectacle.

À travers cet objet, c’est une vision particulière de la participation qui est construite, vision qui passe par la figuration du corps de l’internaute à l’écran. À partir de différents auteurs spécialisés dans les réflexions sur le théâtre, l’intervention en venait à interroger la question de ce qui « vit » dans le « spectacle vivant » et dans le théâtre, et de ce qu’il peut y avoir de « théâtralité » dans un dispositif en ligne mobilisant la participation du spectateur.

 

Isabelle CAILLEAU, COSTECH,
L’écriture collaborative numérique à la lumière d’une approche transactionnelle

La troisième intervention s’est concentrée sur un type d’objet engageant une pratique particulière de l’écriture : les sites dédiés à l’écriture collaborative comme EtherPad ou PublicPad. Par l’observation d’étudiants en situation d’écriture collective sur EtherPad, Isabelle Cailleau rend compte des processus d’émergence du texte, en faisant notamment appel aux théories de John Dewey sur l’approche transactionnelle pour construire son propre modèle d’analyse.

Cette approche a permis une modélisation de leur façon d’écrire et de communiquer pendant cet exercice scolaire, qui en met en valeur le caractère dynamique et processuel. Face à un dispositif original, les élèves sont conduits à établir des règles et à apprendre en collectif. Plusieurs phases d’appropriation, d’écriture et d’échanges réflexifs apparaissent tout au long de l’exercice pour parvenir à une maîtrise du dispositif dans le but de répondre aux exigences du devoir. La situation révèle ainsi des contraintes sur la pratique d’écriture, qui relèvent à la fois de la forme du dispositif et du rapport à l’écriture construit dans cette double situation de communication (exercice scolaire et terrain d’observation pour la recherche).

Regarder ce type de processus permet de saisir les métamorphoses engagées par ce genre de dispositif, qui repose sur l’intégration de plusieurs imaginaires sociaux de l’écriture, à travers des outils comme Lignes de temps qui permettent de rendre visible et lisible l’écriture synchrone. L’observation du dispositif en situation d’utilisation fait apparaître comment la soumission à un nouveau support conditionne de nouvelles pratiques et réclame des phases d’ajustement.

 

Lénaïk LEYOUDEC, COSTECH
Enjeux sémiotiques de la construction d’un discours de la mémoire à l’échelle du document numérique

C’est à partir de la dimension mnémotechnique de l’écriture que Lénaïk Leyoudec a étudié un dispositif expérimental d’archivage et de consultation de films de vacances, à partir des stocks de films de famille de l’Ina. Cet objet fait émerger un certain nombre de questionnements autour de l’archivage d’une mémoire commune, notamment du point de vue documentaire : Quelles sont les catégories d’indexation pertinentes pour des films de famille ?  Quelles sont les mises en forme des interfaces adaptées à la consultation de ces films de famille redocumentarisés ? Ce dispositif dédié à la médiation d’une mémoire pluridimensionnelle repose sur une économie des traces, d’où les enjeux présents tant à l’échelle technique qu’à l’échelle symbolique.

L’analyse de ces films de famille dans le contexte de l’élaboration du dispositif révèle l’intrication entre la mémoire familiale et la mémoire sociétale, reliée à une distinction entre mémoire empathique et mémoire encyclopédique. Par sa structure et son mécanisme, le dispositif technique soumet les images à une certaine idée de leur « pertinence » comme documents. À partir de l’idée de Bruno Bachimont selon laquelle le formalisme du code a des conséquences visibles dans l’écriture à la surface des interfaces (« raison computationnelle »), se pose alors la question de l’ajustement possible entre l’ambition encyclopédique du dispositif et la volonté d’outiller une « mémoire empathique ».

 

Stephan Éloïse GRAS, GRIPIC
L’écoute en ligne : vers une analyse sémiopragmatique des espaces musicaux numériques

La dernière intervention de la matinée était dédiée à l’analyse sémio-pragmatique de l’écoute en ligne à travers l’étude d’espaces musicaux numériques tels que Spotify ou Echonest.  Stephan Eloïse Gras s’intéresse à des dispositifs d’écoute en ligne, de streaming, et propose d’analyser la manière dont l’interface de ces derniers écrit l’écoute.

À partir d’une approche historique qui permet de saisir la standardisation progressive des objets musicaux sous la forme du MP3 et la stabilisation d’un format médiatique d’écoute, le streaming, son analyse des interfaces cerne les enjeux sémiotiques de la représentation de l’écoute dans ces dispositifs. Par l’analyse des signes composant ces interfaces, elle montre comment les dispositifs structurent l’existence du son à l’écran. Son travail participe à révéler un imaginaire social de l’écoute et plus largement une esthétique musicale telle que ces dispositifs la sémiotisent, et permet de souligner l’importance du visuel dans l’expérience de la musique en ligne. Ce qui ressort de l’ensemble de cette analyse, c’est la polyphonie sémiotique de ces dispositifs, qui conduit à l’hypothèse de genres médiatiques spécifiques de l’écoute en ligne.

L’étude de Stephan Eloïse Gras permettait ainsi de saisir l’entrelacement de plusieurs enjeux tant sémiotiques qu’économiques et de leur influence dans la formalisation à l’écran du contenu musical : les nouvelles écritures y participent à la mise en circulation d’imaginaires forts autour de la valeur de la musique et de son esthétique.

 

Conclusion

Les interventions de cette journée faisaient apparaître essentiellement trois types de relations entre les terrains et la notion d’écriture, qui permettaient de mieux en comprendre les usages possibles en recherche.

Un premier type de terrain mettait en valeur des dispositifs qui manifestent l’écriture comme pratique sociale, en la reliant à un imaginaire de la littératie. L’outil d’écriture collaborative EtherPad, ou le site proposé autour de la pièce Théâtre sans animaux, sont ainsi deux exemples de formes médiatiques en ligne qui tirent partie des connotations instituées de l’écriture pour en proposer des modalités originales.

Un second type de terrain présentait des dispositifs qui gagnent à être interrogés à partir d’une réflexion sur leur dimension scripturaire. Stephan Eloïse Gras et Lénaïk Leyoudec s’interrogeaient sur les significations construites pour l’utilisateur dans les écrits d'écran, et sur la façon dont l’énonciation éditoriale des objets du web peut participer à reconduire une médiation symbolique, qu’il s’agisse de la mémoire ou de l’esthétique musicale.

Enfin, l’intervention de Stephan Eloïse Gras partageait avec celle de Samuel Goyet un intérêt pour la place des API, objets complexes qui associent des enjeux techniques, sémiotiques et industriels. L’étude des API prolonge le cadre théorique de l'énonciation éditoriale des écrits d’écran tout en lui posant de nouveaux défis, puisqu’elle demande à prendre en compte les différents niveaux de visibilité et de formalisation de l’écrit dans les médias informatisés, l’obstacle épistémique que constitue l’invisibilité d’une partie des processus reposant sur le code, et enfin la façon dont ces écarts sont instrumentalisés par les entreprises du web.

Ainsi, même si la plupart des interventions de cette journée tiraient partie de la polysémie du terme « écriture » et en faisaient jouer les différents usages, chacune faisait émerger des significations dominantes. L’écriture apparaissait tour à tour comme une discipline qui s’apprend et se pratique, comme un imaginaire social en recomposition, ou comme le nom donné à une poétique techno-sémiotique au feuilletage complexe.

 

Pauline Chasseray-Peraldi
Guillaume Heuguet

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