LE LABORATOIRE DE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DU CELSA
EA 1498
Journée(s) d'étude

Savoirs de la musique, Études de sciences, Résonances

Jeudi 27 octobre 2016 - 09:30

Lieu : 
Maison de la Recherche - salle 001
28 rue Serpente
75006 Paris
France
Organisé par : Joëlle Le Marec (GRIPIC) et François Ribac (CIMEOS)

Peut-on rapprocher les études de musique et les études de sciences ? Comment les examiner, les penser, les comparer et même saisir leurs interactions ? Voici quelques-unes des questions qui seront posées lors de cette journée d'étude du 27 octobre 2016.

PROGRAMME

Matin

Joëlle Le Marec (CELSA Paris 4 Sorbonne) : Présentation de la journée et de ses enjeux

François Ribac (Université de Bourgogne Franche-Comté) : Musiques et sciences, de quelques aller-retours

Emilie DaLage (Université Charles de Gaulle) : Circulations savantes et fabrique de l'altérité

François Debruyne (Université Charles de Gaulle) : Des algorithmes qui ne rêvent à rien : les risques d’une routinisation de la sociologie de l’innovation appliquée aux techniques et savoirs de la musique

Après midi

Judith Dehail (CELSA Paris 4 Sorbonne) : Des objets techniques sans culture ? Du statut paradoxal des instruments de musique au musée

Guillaume Heuguet (CELSA Paris 4 Sorbonne) : La texture sociale d'une médiation. YouTube et la musique entre aura, fonctionnalité et puissance.

Angelica Rigaudière (Université de Reims Champagne Ardennes) : Engagements et passions : des ponts entre savoir et musique ?

Olivier Soubeyran (Université de Grenoble) : Improviser, rendre l’inconcevable

Basile Zimmerman (Université de Genève) : Au croisement de la sociologie des sciences et de la sociologie de la musique : la matérialité du son

 

A priori la relation ne va pas de soi. L'étude de la musique, en particulier de larges pans de la musicologie, peut sembler enclavée et réservée à des spécialistes qui s'efforcent surtout de faire parler la musique “en elle-même”. Une approche souvent confortée par la conviction répandue que seuls les musiciens pourraient comprendre la musique. Évidemment, si la musique n'a de sens que par elle-même il est logique que seul-es ceux et celles qui la connaissent l'analysent. De façon symétrique, le vaste champ interdisciplinaire des études sur les sciences peut également être perçu comme auto centré, principalement attaché à mettre à jour les conditions de production et de diffusion (matérielles et intellectuelles) de la pratique et des savoirs scientifiques et à rendre compte des institutions, pratiques et objets qui y concourent. La dissemblance n'est en fait qu'apparente et les points de convergences sont nombreux.
          En premier lieu, il est intéressant de comparer les théories et les pratiques (externes autant qu'internes) qui justifient l'enclavement de chacun de ces deux mondes. Par quels processus sociaux les sciences dures (et notamment l'épistémologie) et la musicologie se sont-elles constituées comme des pratiques autonomes, séparées des autres disciplines scientifiques et se sont présentées comme bien trop complexes pour que la société n'y mette son nez ? Dans un même ordre d'idées, comment la musicologie traditionnelle et ses alliés (compositeurs, éditeurs, critiques, enseignants) s'y sont-ils pris pour constituer la musique (classique et contemporaine) comme une chose tout à la fois scientifique et organiquement liée à des phénomènes naturels ? Une sorte de “science dure” se différenciant des autres arts et des sciences humaines. Dans ce processus théorique et matériel de constitution de ses deux champs, il est patent que chacun a ponctuellement croisé l'autre pour se conforter : ainsi la musique a longtemps servi de métaphore et d'outil aux savants et aux philosophes pour décrire l'organisation et les secrets de l'univers. De même, la mathématisation (et même la « pythagorisation ») de la musique, sa technicité, ses langages formalisés, ses liens avec l’ingénierie, en font un objet pour les scientifiques et en particulier pour les disciplines qui cherchent à démontrer la suprématie du cerveau. Cette première problématique, celle de “l'autonomie symétrique”, nous semble être une première piste de travail.
             La deuxième piste qui nous semble fructueuse, celle de la convergence assumée, est à deux temps. Elle consiste, d'une part, à repérer les dialogues et les croisements théoriques que les approches pluridisciplinaires des musiques et des sciences ont tissé. On sait par exemple que la musique (en tant que pratique sociale) a nourri une théorie des médiations qui s'applique à toutes les démarches de connaissance et que plus généralement ses formes d'organisations sociales peuvent constituer des sortes de modèles pour aborder le monde social, voire le transformer. De même, le caractère sensible, implicite des savoirs de la musique (les modes de transmission des savoirs du corps, de la sociabilité) fait écho à des conceptions du savoir proprement culturelles, très éloignées d'une norme (ou d'une esthétique) de la scientificité « dure » et proches des préoccupations d'une anthropologie des savoirs ordinaires.
     D'autre part, et à l'inverse, l'observation et l'histoire des objets, des espaces, et les procédures par lesquelles les savoirs scientifiques et médicaux sont (et ont été) produits peut contribuer à l'étude de la musique où justement les objets -qu'il s'agisse de production ou de consommation- sont si importants et si âprement débattus. Dans une telle approche, un laboratoire ou une association de patients peuvent contribuer à mieux comprendre un studio d'enregistrement ou le Peer to Peer. Plus généralement, il est certain que les processus de rationalisation des pratiques et d'industrialisation des modes de production ont bien affecté la musique et la science et que ces manières questionnent tout à la fois ce qui relève de la critique et de la compréhension de ces phénomènes.
      Enfin, cette journée d’étude est elle-même issue d'un ensemble de dialogues et d'échanges entre des chercheur-es qui, d'un côté, s'intéressent aux pratiques musicales contemporaines ou anciennes, et de l'autre côté, sont préoccupés par les modes de production des savoirs scientifiques. Ces échanges sont fourmillants d'échos, de résonances, de ressemblances souvent plus ressenties que formalisées, et sur lesquelles nous souhaitons nous arrêter et réfléchir collectivement. Ces discussions portent sur les
tournures de recherche, les façons d'étudier des pratiques avec lesquelles on a par ailleurs des liens non académiques (en praticien, amateur, acteur critique ou militant, etc.), une inquiétude heuristique nourrie par l'impossibilité de stabiliser une position d'extériorité politique ou culturelle par rapport à nos objets, une passion pour des démarches de recherche élaborées dans l'oscillation permanente entre ce que nous font les relations intimes que nous avons avec nos objets (des pratiques, les sociabilités) et le goût partagé pour l'approche analytique, qui est sans cesse à retravailler collectivement. Dans les deux cas, l'impossibilité de dissocier les enjeux proprement scientifiques des enjeux culturels ou politiques, n'ont pas pour conséquence un affaiblissement du projet de recherche, bien au contraire, et c'est là certainement une des énigmes dont nous partageons le trouble, et le bénéfice.

 

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