LE LABORATOIRE DE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DU CELSA
EA 1498
Chapitre

Petites formes, grands desseins

D’une grammaire des énoncés éditoriaux à la standardisation des écritures
in J. Davallon (dir.), L’économie des écritures sur le web, volume 1 : Traces d'usage dans un corpus de sites de tourisme, Hermès-Lavoisier, 2012, p. 165-201

Le chapitre « Petites formes, grands desseins : d’une grammaire des énoncés éditoriaux à la standardisation des écritures » s’intéresse à la multiplication et à la circulation d’ensembles syntaxiques minimaux liés à une mémoire active des opérations de communication, comme la vignette, le formulaire ou le couple illustration/légende, qui se trouvent multipliées, mais aussi décontextualisées dans les écritures de réseau contemporainte. Il s’agit de repérer ces formes récurrentes et de les décrire, mais aussi d’interroger le sens de cette fragmentation du texte en une série de formes actives, ainsi que de comprendre la relation qui s’établit ainsi entre une uniformisation des formats sémiotiques et une spécificité de leurs usages.

Chapitre 4

Petites formes, grands desseins :
d’une grammaire des énoncés éditoriaux
à la standardisation des écritures

Si le tourisme sur Internet relève de l’ordre de l’écrit, il mobilise une culture, des habitudes et des modalités d’écriture liées à la pratique touristique, mettant ainsi en œuvre à l’écran un véritable « texte de voyage ». Guides, cartes, répertoires, carnets, albums et autres témoignages scandent la textualisation de cette activité sociale singulière qu’est le tourisme. Or ces objets le font en procédant à la mise en texte d’une série d’opérations socialement reconnaissables, produites dans une culture et une histoire, lesquelles opérations sont réélaborées, retravaillées par les prétentions des écrans.

Au cours de l’analyse de sites dédiés à la pratique touristique, nous avons relevé un certain nombre de formes récurrentes, de dimensions restreintes, qui lissent la composition des écrans. Ces « petites formes » dans les écrits de réseaux dédiés au tourisme ne sont pas propres aux seuls sites touristiques, elles interviennent dans la composition des pages Web en général et travaillent l’écriture de façon systématique. Bien que nous ayons focalisé notre attention sur le tourisme comme exemple de pratique singulière, l’analyse nous invite plus largement à mieux comprendre l’émergence de ces formes textuelles réduites dans la pratique d’écriture sur Internet.

Il s’agit pour nous d’interroger les éléments de la composition éditoriale et de l’écriture des sites Web. Au fond, qu’est-ce qui travaille l’écriture éditoriale ? Comment s’agencent les formes à l’écran ? Comment se construisent les textes ? Y a-t-il des points communs dans la manière de générer les pages de ces sites et quelles pratiques intellectuelles convoque-t-on dans l’élaboration ordinaire de l’écriture en ligne ?

Force est de constater que la construction du sens global du « texte de voyage » qu’élabore l’usager passe par une utilisation de signes discontinus et hétérogènes, dont certains seulement sont proprement thématiques et directement liés à la médiation touristique : ainsi, une carte, un plan sont des éléments proprement géo-graphiques, qui peuvent connoter ou dénoter le tourisme. En revanche, d’autres signes comme les champs de recherche, les vignettes, les menus déroulants ou autres nuages de tags, ne sont porteurs de cette signification qu’en raison du contexte thématique dans lequel ils apparaissent ou d’une thématisation seconde. Formes vides peut-être, passe-partout assurément, les « petites formes » témoignent d’une certaine standardisation des modes d’écriture sur les réseaux.

Après avoir remarqué la récurrence de ces « petites formes » et leur caractère modulable, nous proposons ici de les considérer comme les éléments d’une grammaire éditoriale et – en même temps – de les considérer comme les éléments de définition d’un contexte d’énonciation :

- éléments d’une grammaire, les « petites formes » nous apparaissent comme les unités d’un « lexique » de composition éditoriale en constitution : ce sont des formes mises à disposition, des types mobilisables dans la démarche de composition des pages ; elles font partie du trésor langagier où puise l’énonciation éditoriale d’un site ;

- unités tenant d’un contexte d’énonciation, elles paraissent éminemment liées à une situation, à un état des prétentions médiatiques et à la dynamique générale de la textualisation des pratiques sociales sur Internet.

Autrement dit, elles déterminent autant qu’elles son déterminées.

Travailler sur ces formes permet d’observer les modes d’écriture en ligne, dans leur relation avec un contexte médiatique large, un moment de la culture et des pratiques sociales de l’écrit. En effet, les « petites formes » mobilisées à l’écran participent à la fois de la dynamique des inventions sémiotiques dans les médias informatisés et de leur appropriation par les concepteurs de sites Web. Elles illustrent l’établissement de standards de l’écriture et du design – c'est-à-dire de la construction de paradigmes techno-sémiotiques[1] – ainsi que la mobilisation de ce langage souple, incomplètement codifié et partiellement conventionnel dans les énoncés individuels en ligne.

Les petites formes opèrent donc par déplacements et oscillations du texte à son contexte de production et de l’énoncé en ligne à son énonciation.

Aussi observerons-nous tout d’abord comment les sites étudiés travaillent des formes triviales, les formes communes, porteuses de scénarios de pratiques (un plan, par exemple, propose un ensemble de scénarios de pratiques possibles, comme par exemple la visite d’un monument, le choix d’un l’hôtel, l’évaluation d’un restaurant). Et nous verrons comment ces sites inscrivent ainsi leur projet éditorial dans un paradigme reconnaissable pour l’usager et dont les écrits d’écran sont aisément manipulables [I].

Ensuite, nous analyserons la manière dont ces formes témoignent d’une entreprise pionnière de création éditoriale sur Internet. Entre l’écriture conventionnelle des pratiques et une écriture de la nouveauté, les sites considérés composent une grammaire triviale, engageant différentes combinaisons possibles de « petites formes » qui relèvent de l’élaboration et de la pérennisation des écritures éditoriales [II].

Enfin, nous proposerons de penser ces processus en relation avec l’histoire longue des métiers du texte et des modes de composition, afin de saisir la manière dont les pratiques du texte sont affectées par l’industrialisation des procédés d’édition et de publication. Nous explorerons également ces processus à l’œuvre sur une sélection de petites formes, telles que la vignette ou le champ de recherche [III].

4.1. Formes de l’écriture, formes de la médiation

Les « petites formes » sont des formes écrites de la médiation ; formes écrites dans le sens où une médiation – le tourisme, entre autres domaines d’activités – ne peut se passer d’elles à l’écran et se constitue à travers elles. En somme, elles seraient les prima elementa de cette écriture éditoriale, sa « boîte à outils ».

Pour être effective, l’écriture des pratiques de la médiation touristique, ou, mieux encore, la réalisation de ces pratiques à l’écran nécessite en amont un travail éditorial qui correspond à l’élaboration de formes manipulables et mobilisables. Autrement dit, l’énonciateur éditorial met à disposition de l’usager des « formes » qu’il pourra manipuler et mobiliser à sa guise dans les cadres du site. Ces formes peuvent être le résultat d’une création ad hoc de l’énonciateur éditorial, elles peuvent être une création répondant à une nécessité spécifique. Mais elles peuvent également relever de la récupération et de l’accommodation de formes préexistantes qui sont alors mises en situation, « contextualisées » et réadaptées au texte en cours d’élaboration. Une pratique opportuniste de réemploi en somme. La mise à disposition de ces « petites formes » pour les concepteurs de sites Web relève de la dynamique d’écriture grâce à laquelle les pratiques sociales et culturelles en viennent à occuper une existence à l’écran.

Dans ce travail de textualisation des pratiques sociales – qu’il s’agisse de pratiques du voyage[2] ou de toute autre pratique –, la médiation sociale est affectée par les médiations techniques et sémiotiques du texte de réseau. La médiation sociale est donc « informée » par les « petites formes » en ce que « la forme informe l’information ».

4.1.1. Typologie

Les petites formes relevées sur les sites étudiés participent essentiellement de quatre grandes logiques distinctes.

a) Certaines petites formes s'inscrivent dans un héritage intermédiatique, elles se comprennent et s’interprètent en relation avec une histoire des textes, qui les a formées et leur a procuré une certaine “naturalité” à force d’usage.

Ainsi des cartes, albums et autres formes culturelles qui sont le plus hautement porteuses de la médiation touristique. Il est important de souligner l’aspect générique de ces petites formes, qui s’interprètent, fondamentalement, comme l’héritage manifeste de modèles textuels historiques.

b) D’autres sont le produit d’une pratique du Web déjà ancrée et procèdent de la mise en œuvre de logiques d’écriture médiatique identifiées.

Ainsi des champs de recherche, listes, profils, vignettes, etc., qui non seulement sont l’aboutissement d’une tradition éditoriale, mais sont en outre caractérisées par une relative autonomie dans les écrits d’écran : il s’agit en effet de formes désormais stabilisées de l’écriture éditoriale sur Internet.

c) D’autres encore résultent d’une dynamique d’innovation éditoriale et s’inscrivent dans la page comme le résultat d’une création relativement récente.

Ainsi des nuages de tags[3], des index géographiques (cartes cliquables) ou encore des lieux d’ajout de « contenus », soit l’ensemble de ces formes dédiées à l’intervention des lecteurs et qui correspondent aux dynamiques du « Web participatif ».

On peut également compter au nombre des « petites formes » une denière catégorie, celle des « signes passeurs » qui décrivent les fonctions d’un site et permettent l’action à l’écran.

Ce type de petite forme se définit par son statut sémiotique, et ne renvoie pas uniquement à la fonction opérative du signe passeur. En effet, par le truchement de sa dimension iconique, elle renvoie également à une fonction symbolique d’ordre connotatif qui participe de la thématisation du site mis en œuvre. Autrement dit, elles sont également signifiantes.

Un mot encore sur cette question : les signes passeurs sont ces signes outils (icônes, boutons, flèches de navigation, mots « hypertextualisés »…) qui appartiennent au texte. Ils assurent une fonction instrumentale permettant de circuler à travers le texte tout en donnant accès à ses diverses modalités à l’écran. Lorsque la notion de « signe passeur » a été définie[4], trois caractéristiques principales ont été avancées. D’une part, leur sens dépend de leur situation à l’écran qui se distingue en deux espaces principaux (le texte à proprement parler et le paratexte constitué par l’ensemble de l’espace fonctionnel comme les barres d’outils, par exemple). D’autre part, ils se désignent et se donnent à lire eux-mêmes comme signes passeurs : ils annoncent par leur forme, « je suis un signe qui permet d’agir sur le texte à l’écran ». Enfin, ils commandent l’accès au texte potentiel : ils permettent à l’usager de convoquer une autre partie de texte. Pour la plupart, ces signes sont désormais ancrés dans la pratique d’écriture. Standardisés, ils ne dépendent plus de leur contexte thématique d’apparition, ce qui n’est pas le cas des petites formes. En effet, lorsqu’elles jouent un rôle de signe passeur, les petites formes, qui relèvent d’une logique d'écriture complexe d'ordre idéographique[5], renvoient également à d’autres espaces signifiants en convoquant une forme propre au projet éditorial du site ou en connotant des espaces distincts, pour définir une fonctionnalité. Autrement dit, la petite forme participe de la thématique du site, elle s’y inscrit.

Dans l’analyse de la pratique, on s’aperçoit que les références culturelles connotées par les petites formes sont d’ordinaire convoquées sans autre forme de procès. On vide alors l'objet de son contenu, on se demande à quel usage il pourra correspondre, ce qu'on pourra lui faire faire, quel programme d'action il remplira, quelle efficience il aura. Le faire prend ici le pas sur l'écrire. L’essentiel est d’accommoder, ou plus simplement encore d’implémenter la forme dans le texte. Ce qui importe dans une telle pratique c'est l’agir, tout le reste relevant de l'habillage  thématique. On assiste ainsi à une uniformisation des structures et des formes qui se réalise au profit d'autre chose : l’élaboration d’une grammaire. Le présent article a donc pour objet de décrire le « devenir-grammaire » de la sémiotique des sites et l’émergence d’une écriture artificielle.

4.1.2. Textualité de la forme

Une petite forme est une forme dans le texte (autonome, lexicalisée et listée ailleurs dans d’autres contextes d’usages), c'est-à-dire qu’elle est hétéronome et hétérogène à la fois. Hétéronome en ce qu’elle est influencée par des facteurs contextuels qui lui sont extérieurs (ceux du texte dans lequel elle apparaît) et hétérogène en ce qu’elle est composée d’éléments de nature et d’origine distinctes. Nous verrons toutefois que cette hétéronomie doit également être modulée en fonction de l’usage. Une petite forme se prête à une très grande variété de réappropriations, de mobilisations différenciées selon ses contextualisations et ses thématisations.

 

 

Figure 1. Une carte cliquable sur Mapsack

Ainsi, une carte cliquable, comme celles que l’on pouvait trouver sur les sites de Voix nomades ou Mapsack peut, dans le contexte du site où elle est mobilisée, orienter l'appréhension du site vers le modèle du guide de voyage. En ce sens, elle fait partie des signifiants de connotation du guide de voyage. Or cette forme peut apparaître dans une multitude d'autres contextes thématiques, comme le repérage géographique, la recherche d'itinéraires ou l'analyse géopolitique par exemple. Les sens qui lui sont alors attribués varient en fonction de ces diverses thématiques. De cette manière, une petite forme apparaît comme un élément fondamentalement « trivial »[6] du texte, ou plutôt des textes. C'est-à-dire que son sens émerge en grande partie des circulations dont elle est l'objet ; lequel sens est lui-même, en raison de ces différentes appropriations, mouvant et plastique ; il s'élabore dans la relation au contexte de l'usage et de la pratique. En d’autres termes, au gré de ses réappropriations dans les différentes pages, une petite forme a une certaine propension à se métamorphoser, dans son apparence comme dans ses fonctions ou ses différents sens.

Plusieurs dispositifs topologiques (galeries, diaporamas, guides…) peuvent être présents sur la même page. Leur unité, leur lien commun, c'est la page, qui se trouve ainsi éditorialisée comme une unité supérieure. Paradoxalement, la thématique globale, unifiée, d'une page relève donc d'un espace polyphonique, qui multiplie différents signifiants de connotation à travers la mobilisation des petites formes. Une page Internet se comprend comme un espace tabulaire, forcément hétérogène, unifié dans son sens au niveau de la page. La page est le lieu d'articulation entre la forme et la thématique des textes.

Au sens typographique du terme, la page est une « forme » ; et l’on peut dire que c’est « une forme de petites formes », un gabarit dans lequel viennent prendre place ces petits éléments textuels hétérogènes. La page joue ici un rôle analogue au « chemin de fer » utilisé par les maquettistes à ceci près que la notion de « chemin de fer » comprend une idée de programmation, c’est-à-dire d’organisation hiérarchisée dans la syntaxe ou la temporalité du média. Dans le cas de la page d’écran, l’organisation est proprement spatiale et la main est à l’énonciateur éditorial. Pour un livre ou un journal, une fois arrêté, le chemin de fer est intangible et indiscutable, tandis que l'organisation tabulaire des pages sur Internet est toujours susceptible de remaniements et de renégociations, elle tend même à se reconfigurer en fonction des textes à afficher.

L’écran s’intègre à cette organisation comme l’unité, supérieure à la page, qui exige qu’elle construise un « univers cohérent » : la cohésion des constituants de la page s’élabore dans la « forme » globale du texte qui les intègre et leur donne sens. C’est à ce niveau d’organisation des composants que se joue l’identité d’un site et l’interprétation à donner à chaque forme proposée.

Le sens et le statut sémiotique des petites formes sont ainsi susceptibles de modifications diverses liées aux changements de contextes. Le site Mapsack, par exemple, propose une rubrique « Great things to do » dont la particularité est d'être exclusivement composée d'un nuage de tags synthétisant les lieux, les activités, les thématiques ou monuments touristiques décrits dans les différents articles du site.

 

 

Figure 2. L’écriture du texte en nuage de tags

Le titre de rubrique « Great things to do » et la forme du pavé composé de mots laissent supposer que le contenu lisible relève de la forme article. Or la rubrique fait entrer le lecteur dans une table d’index curieusement couchée à l'horizontale. Dans une telle disposition, la traditionnelle structuration paradigmatique de l'index est remplacée par une organisation syntagmatique de type linéaire. La mise en scène intervient d’une façon particulière, dans un espace combinable qui lui donne sens en fonction de sa morpho-logie[7], c’est-à-dire en fonction de la logique de sa forme, et qui, non seulement trouve son sens en fonction de cette forme, mais ne peut être comprise autrement qu’en étant lue dans ce contexte formel[8]. Autrement dit, c’est l'inscription du texte à l'intérieur de cette petite forme qui est significative. À un second niveau, c’est le contexte d’apparition de la petite forme dans la page qui lui donne sens à son tour. On est donc en présence d'une articulation d’ordre intégrationnel, pour reprendre l’expression de Roy Harris[9], les éléments ne prenant toute leur signifiacation qu’en fonction de leur intégration dans un contexte d’usage déterminé.

Ainsi, la question fondamentale du sens des petites formes est indétachable de celle, plus générale, de leur inscription dans la page, c’est-à-dire de leur contextualisation. Or la page est composée de multiples petites formes dont la coprésence est elle-même créatrice de sens. Dans Mapsack, la rubrique « Great things to do » précède une rubrique analogue, configurée sur le même modèle, « Inspirational places », qui reprend le principe du nuage de tags pour les lieux commentés. « Great things to do » et « Inspirational places » surplombent la galerie de portraits des « expert travellers ». Ces formes étant elles-mêmes présentées en vis-à-vis d'une photographie touristique qui, si elle est régulièrement changée, a pour caractéristique essentielle de représenter un lieu commun du tourisme (chörten tibétain, fond sous-marin, etc.).

Dans le cadre « mosaïque » de cette page – assez largement comparable à la Une d’un quotidien –, la relation entre la photographie et les petites formes crée un effet de contamination sémantique que la presse quotidienne connaît bien pour la pratiquer depuis fort longtemps[10]. La lecture du site est donc également tributaire de la circulation des formes inter-médiatiques.

Tout se passe comme si la première nécessité d'une page Web était de manifester sa propre vocation thématique, d'être identifiable dans son propos et son objet. Les formes nomades convoquées de site en site, comme le nuage de tags, sont l'objet d'une appréhension thématique orientée par une série d'isotopies (ici, la planète située dans le bandeau, le nom du site ou la promesse explicite du sous-titre : « travel in the know ») ainsi que par les routines interprétatives liées aux outils (ici, l'accès à la page consacrée à un lieu accessible via la photographie de ce lieu).

Le travail d'accommodation des petites formes impose un déplacement qui est du même ordre que celui opéré par les procédés de thématisation dans la langue : c'est sur le thème que portent d'abord les énoncés, et non sur le prédicat. L'objet abordé par le site serait plus important que ce qui en est dit[11].

Ainsi, toute petite forme est d'abord une forme dans le texte, parce qu'elle n'apparaît concrètement que dans ses contextualisations. Plus largement, elle n'apparaît que dans ses textualisations. Mais la petite forme est aussi une forme-texte, c'est-à-dire une forme qui appartient au registre des formes textuelles (lettre, poème, article…) qui ont pour caractéristique de textualiser ce qu’elles comprennent. Autrement dit, c’est une forme dotée d’un certain degré de signification. Une petite forme est toujours discernable et qualifiable en tant que telle, c'est une catégorie éditoriale.

Qu’elles proviennent d'un héritage historique des autres médias, d'une pratique routinisée du Web ou d'une création pionnière de ces dernières années, les petites formes voient leur sens se construire dans leurs mobilisations récurrentes et intensives. Il convient donc de nuancer nos propos précédents sur l’hétéronomie des petites formes : en effet, le sens des petites formes n'est pas uniquement lié à leur mise en contexte, mais dépend aussi étroitement du fait que leur emploi est récurrent et tend à se normer en se normalisant. Leur usage répété sur le Web, leur validation tendancielle par la pratique des internautes sont des facteurs essentiels qui tendent à les isoler au point d’en faire des « formes-contenus », des « microtextes » qui tiennent leur sens de leur ordinarisation accélérée. C’est la récurrence et l’usage qui en déterminent alors le sens.

On peut inférer, à partir du corpus de sites observés, que les régularités constatables sont des stabilisations du sens des formes par leurs usages. Pliée à la médiation touristique, une liste de liens devient une liste de destinations touristiques tout comme un nuage de tags se charge de la mission d'orienter vers des contenus ou des destinations de voyage. Ainsi reproduites de manière intensive, les formes semblent se charger de sens à travers la pratique des internautes. Elles gagnent en sens usuel à mesure qu'elles perdent en valeur de nouveauté. L'étude synchronique d'un corpus de sites renseigne de ce fait sur l'état de la routinisation des appareillages techniques en ligne. Dans le cas d'un nuage de tags, par exemple, le rapport à la quantité et à l'évaluation chiffrée des priorités ou des recommandations n’est pas même analysé par les concepteurs de sites ou les usagers. Afficher un nuage de tags est un geste qui devient pour ainsi dire spontané, répondant à l’horizon d’attente du moment. La pertinence du principe de la mesure quantitative n’est pas même interrogée, l’adéquation des listes de mots avec la thématique du site pas remise en cause… On prend ces petites formes pour argent comptant sans se demander vraiment ce qu’elles sont susceptibles de convoquer ou d’induire dans la pratique de lecture. Le nuage de tags se généralise et on l’inscrit ainsi spontanément dans les outils de conception de sites. Symétriquement, il est mobilisable par les internautes et ne figure que comme un moyen d'accès ou un moyen d'action rapide sur le texte.

4.2. Une normalisation des écritures en ligne

Les cadres et structures tabulaires de la page apparaissent comme des lieux pour l’inscription de ces objets en voie de standardisation que sont les petites formes. Cet espace correspond à la logique de programmation des développeurs informatiques qui fonctionnement en termes d’objets et de programmation des « faire-faire ». Dans l’habillage des feuilles de style, l'énonciation découpe des zones et habille des objets, participant à une dynamique du dévoilement de l'écriture.

L’organisation tabulaire du texte pose la question de son unité. Fragmenté, morcelé en petites formes et en espaces d’inscription, le texte de réseau ainsi conçu est un support ajouré, dont l’hétérogénéité et la dispersion en blocs confinent à l’éclatement. C’est donc la question de la page comme unité textuelle qui se pose : sous l’effet de ce morcellement du texte, peut-elle effectivement prétendre à la clôture et à l’unité sémiotique ? Se prête-t-elle à une lecture ? N’est-elle pas un simple lieu d’« agrégation » de fragments et de micro-textes ? Quels effets l’accumulation de petites formes tabularisées produit-elle ? Dans quelle mesure cette construction standard des pages est-elle apte à composer des médiations originales, dans le domaine de la médiation touristique par exemple ?

4.2.1. La page et ses remises en forme

Les petites formes sont des éléments modulables que l’on peut combiner à loisir. Elles ont vocation à s’inscrire dans une page faite de gabarits, dont le format n’est pas arrêté. Ce travail de modulation et de composition se développe dans la mise en tension entre deux dimensions contradictoires. D’une part, l’espace de la page n’est pas clos, en ce qu’il est indéfini, ou non défini a priori, mais, d’autre part, ce texte que l’on peut prolonger et poursuivre indéfiniment est limité aux marges de l’écran. L’espace intérieur du texte est donc organisé de façon relativement souple, les petites formes venant s’inscrire dans des espaces tabulaires à l’intérieur de structures récurrentes.

Les cadres de l’écran et la tabularité des pages travaillent le texte à la manière de la réglure médiévale, ce cadre graphique guidant l’organisation du texte dans l’espace de la double page du scribe. La différence avec la réglure médiévale tient au fait que les cadres techniques de l’écran actuel, pour contraignants qu’ils soient, ne limitent pas le texte de façon radicale : le texte écrit est toujours techniquement susceptible de déborder l’écran, sa longueur n’est pas contrainte a priori. Le paradoxe réside donc dans la tension entre le texte potentiellement infini et les cadres qui conduisent les pratiques éditoriales vers une mise en forme synoptique. La question soulevée est donc celle de la visualité synoptique du texte de réseau.

La standardisation des formes éditoriales, la tabularisation des écrans, l’inscription dans les pages de microtextes concourent à l’édification d’une norme sous-jacente : l’idéal graphique de la petite forme, pourrait-on dire, c’est le tableau de bord, où chaque forme donne corps à une fonctionnalité aisément accessible. Cet idéal graphique fait fréquemment correspondre l’image du texte à une visée synoptique, l’ensemble des formes produisant un texte composite, dont la vocation est analytique. À la manière d’un index, la tabularité dans la composition des petites formes est de l’ordre de la promesse d’accès. Un rapport de cohésion relative entre le support sémiotique de la page Web et le support matériel de l'écran tend donc à s’établir. L’idéal graphique de la petite forme correspond à une pensée pragmatique du texte, qui mènerait les concepteurs à considérer que la perception globale de la page est fondamentale dans la saisie sémiotique de ses éléments.

L’apparition de « petites formes » dans le corpus étudié participe ainsi d’une logique plus vaste, correspondant à un jeu entre la forme et la fonction des pages. Fort nombreuses, les « petites formes » apparaissent à la rencontre du développement de structures tabulaires et de l’invention de formules sémiotiques fonctionnelles.

Un discours d’accompagnement s’est fort logiquement déployé autour du développement des petites formes. Or ce discours est avant tout de nature fonctionnaliste et pragmatique. Dans son ouvrage Donne-moi ce que je veux[12], Patricia Gallot-Lavallée propose par exemple de décrire et de prescrire des modèles de navigation « pour satisfaire les internautes ». Cette professionnelle déploie une vision fonctionnaliste des créations sémiotiques. Nous avons eu l’occasion de mener un entretien semi directif avec cette conceptrice de sites Web qui travaille comme consultante indépendante en communication numérique[13]. Son activité professionnelle consiste à élaborer et mettre en œuvre un programme de sérialisation normée des usages attendus pour un site Web. Or dans son livre, elle propose non pas des conseils globaux sur la composition d’une page, mais focalise sa démarche sur les éléments unitaires de la page. Elle en dénombre soixante, qui concernent principalement « la navigation ». Tous les éléments qu’elle définit ont en commun le fait de délimiter des parties réduites à un sous-espace de l’écran. L’éditeur de site qui applique ses prescriptions est ainsi mené à engager une utilisation modulaire des pages-écrans.

Cette évolution vers une production des textes par composition d’éléments se comprend à la lumière du développement de standards professionnels. Patricia Gallot-Lavallée souligne elle-même l’importance qu’a pu représenter l’apparition des Systèmes de management de contenus. Elle souligne fort justement que ces CMS[14] ont en effet contribué à l’intensification de la « “templatisation” des pages »[15]. Le travail même de la conception Web s’assimilant de ce fait de plus en plus au travail des modèles textuels, de leurs designs globaux, ainsi qu’au choix des fonctions à faire apparaître, selon les différentes pages et leurs différents objectifs. En évoquant son métier, la consultante déclare ainsi qu’elle est « au site Internet ce que l’architecte est au bâtiment ». La conception Web s’identifie dans cette analogie à un travail de la structure, la tâche de composition du CMS ayant pour objet de décider de la place graphique de chaque objet. En dernier ressort, le CMS a pour principale fonctionnalité d’assurer l’harmonie générale des pages par ces fameux « templates », ou modèles globaux des pages, et de construire la cohérence fonctionnelle et thématique des textes.

À travers cet exemple, on conçoit qu’une telle prescription de construction des pages par composition de formes modulaires s’inscrit dans une logique d’écriture qui participe à la fois du fragment textuel – les petites formes sont comme des textes par nature mobiles et reproductibles, circulant d’un site à l’autre – et de la norme de cohérence interne aux sites. Dans cet effort de composition et de lissage, les sites Internet tendent à ne pas avoir de véritable unité sinon dans leur habillage global, leur titre, leur adresse, puis dans les éléments de microculture qu’ils peuvent fonder (sociolectes, habitudes des lecteurs…). Ainsi, on peut considérer que l’émergence des CMS et la tendance à leur généralisation dans la production des sites Web a pour conséquence d’assigner au design la mission d’assurer l’unité et la cohérence des sites. L’exigence de cohérence est travaillée à partir du CMS qui organise et structure la page, laquelle est avant tout composée de formes fragmentaires, comme émiettées, mais fonctionnelles. En d’autres termes, le CMS remplit la fonction d’un maquettiste ou d’un metteur en page. Il déplace donc vers l’utilisateur des pratiques de métiers enkystées dans sa dimension informatique. L’informatique, l’ergonomie et le design se substituent ainsi à la fonction éditoriale assumée d’ordinaire par les maquettistes.

Les quatre sites de tourisme observés dans le cadre de cet ouvrage constituent des exemples de cette sorte de « jeu d’emboîtements » que travaillent aujourd’hui nombre d’écrans de l’Internet. Prescrits par la plupart des concepteurs de sites Web, les éléments modulables illustrent une prédilection pour un certain fonctionnalisme, celui d’une production des pages par tabularisation de formes récurrentes prétendant correspondre à des usages établis[16]. La norme supérieure qui engage ce mouvement fonctionnaliste dans les écrits d’écran, c’est l’ergonomie, ou « l’utilisabilité » des sites. On peut observer que s’opère un nivellement des textes qui, se ressemblant de plus en plus, doivent parvenir à se singulariser par d'autres moyens.

À des degrés divers, les sites observés réunissent ainsi une multitude de petites formes dédiées : nuages, albums, étoiles, formulaires, vignettes, cartes postales, affiches, prises de vue, plans, cartes, articles, forums dédiés à la préparation de voyages, aux bons plans, aux dispositifs… Il est remarquable que certaines de ces formes, tout en paraissant spécifiques à la médiation touristique, ou du moins à une sorte de géo-graphie[17], font aujourd’hui l’objet d’une utilisation intensive dans de nombreux autres projets éditoriaux sur le Web. C’est notamment le cas des cartes et des plans, qui expriment avec force la vigueur des imaginaires topographiques et spatiaux sur Internet.

La mobilisation de ces formes dans le cadre de la médiation du voyage répond à la fois à une logique de démultiplication – les sites apparaissent comme des lieux d’accumulation de formes – et une logique de concentration – chaque forme devant concentrer la nature thématique du site. Ainsi, les cartes géographiques s’enrichissent d’annotations, de légendes, de récits qui les mettent en textes et leur attribuent une fonction proprement touristique.

On peut décrire trois degrés dans l’organisation des pages et de leurs objets :

1- le nivellement des différentes zones de la page pour accueillir des formes occupant des fonctions différenciées ;

2- la tendance à standardiser la médiation touristique elle-même[18], en employant des moyens éditoriaux standardisés ;

3- l’adaptation des formes à la thématique des sites, liée à leur caractère relativement modelable.

Ce qui se standardise est avant tout un mode d’articulation entre des unités microtextuelles, les petites formes et les unités macrotextuelles des pages ou des sites. En cela, la composition des pages par les petites formes équivaut à l’élaboration d’une grammaire, à un processus de codification des écritures. Les structures éditoriales organisées par des CMS et le caractère modulaire des écrans contribuent de la sorte à faire des « contenus » la variable par laquelle on appréhende la thématique et la singularité des sites.

Il faut alors observer comment le sens vient à la forme. Le cas de la vignette est à cet égard riche d’enseignements. Récurrente et omniprésente dans nombre de sites aujourd’hui, la vignette peut revêtir différents genres et notamment des genres publicitaires ou marchands (cas des catalogues, des comparatifs de produits, etc.). Souvent sérialisées en fragments juxtaposés verticalement ou horizontalement, les vignettes constituent le plus souvent le corps même de la page, sa colonne centrale, et s’accompagnent de textes de présentation ou de légendes. Dans le cadre d’un site de tourisme, les vignettes contribuent à faire émerger un genre propre au voyage, celui du diaporama.

 

Figure 3. Les vignettes en série, l’évocation du diaporama

Cette omniprésence de la vignette est en partie liée à la nécessité technique, sur Internet, d’imposer des « poids » d’images relativement légers qui permettent une ouverture et un affichage facilités. La standardisation, qui est en partie d’origine technique, permet de corroborer le projet communicationnel d’un site. La forme proprement touristique est obtenue par un procédé de composition entre différentes petites formes et le format proposé est lié à la contrainte technosémiotique de l’affichage et de la circulation des textes.

Le site comme médiation du tourisme est donc un composite, un assemblage de formes, dont on peut questionner la portée en termes de médiation et en termes d’homogénéité.

4.2.2. Une promesse de totalité

Une propriété particulière des petites formes est qu’elles constituent en général des promesses d’accès à des contenus sur les sites Internet : le morcellement agit comme le signe d’une possibilité d’effectuer des entrées différenciées. Et cette multiplication des modes et des voies d’accès a pour particularité d’agir comme un faux-semblant : en multipliant les voies d’accès, souvent à des contenus similaires, en travaillant sur la redondance des signes passeurs, ces différentes formes donnent souvent l’impression que les sites étudiés sont riches et foisonnants.

Les éléments standardisés de la mise en page que sont les petites formes travaillent en effet à démultiplier les accès et les modes d’appropriation du texte. De ce fait, la médiation du tourisme sur les sites Internet est exemplaire pour l’analyse : on peut effectivement considérer qu’elle est avant tout composée d’une juxtaposition de propositions spécifiquement éditoriales pour l’accès aux savoirs consacrés aux lieux. Cette accumulation éditoriale intensifie le caractère de promesse communicationnelle des signes passeurs.

Ce type de composition des sites, qui travaille par le discontinu, et qui peut s’appliquer indifféremment à une multitude de contenus, est devenu aujourd’hui comme un attendu de la lecture sur les réseaux : son développement coïncide avec la montée en puissance des discours sur le « Web 2.0 ». Dans cette perspective de l’élaboration des représentations sociotechniques du média, un site en vient à présenter un nuage de tags parce qu’il le doit, parce qu’un certain attendu social en nécessite l’intervention. Il y a donc un horizon d’attente déjà forgé dans l’espace culturel et les habitudes de l’Internet. La promesse d’accès aux informations que composent ces formes rencontre l’imaginaire classique du média[19], que viendrait raviver l’apparition prétendue d’un nouveau Web.

On peut aisément croiser les horizons d’attente liés à la médiation touristique et ceux liés au design sur Internet et à l’image de ce média aujourd’hui. D’une part, le site de voyage ou le site de tourisme, en tant que genres textuels sur Internet, sont le produit d’une mise en texte, c'est-à-dire d’une écriture éditoriale des pratiques du voyage ; et de l’autre ils procèdent de l’action, sur l’écriture elle-même, des imaginaires du réseau aujourd’hui. La démultiplication des petites formes et l’amplification des pratiques modulaires d’écriture relèvent de la représentation selon laquelle le média serait particulièrement apte à totaliser les pratiques sociales, à les retranscrire toutes, c'est-à-dire d’une certaine manière à les dépasser en les regroupant ou en les représentant dans leur totalité. Et le nouveau texte, capable de toutes les plasticités, devrait sa malléabilité et sa mobilisation pour toute forme de contenus à la présence de ces formes modulables. De sorte que les horizons d’attente liés à une écriture du tourisme ou du voyage et ceux liés à la mise en œuvre d’une fonction éditoriale créative sur Internet semblent s’hybrider.

Cette effectivité sémiotique d’une forme de totalité dans l’écriture s’accomplit par un mouvement partiellement contradictoire : c’est par une accumulation de formes limitées que les pages semblent prétendre à la totalité. Leurs structures tabulaires permettent de faire de chaque petite forme une promesse d’accès à des contenus riches, composites, la petite forme étant la partie visible de la profondeur de ces contenus.

En tant que signes passeurs, les petites formes jouent de manière récurrente sur une promesse de fonctionnement métonymique, dans lequel elles deviennent la partie valant pour le tout.

4.2.3. Une sémiotique de l’inouï

Au-delà de cette prétention à proposer dans l’espace restreint de la page une totalité des aspects du tourisme, donc à réaliser par la mobilisation des petites formes une textualisation des aspects multiples de la médiation touristique, on peut percevoir, dans ce travail des formes, le signe d’une emprise particulière des acteurs techniques sur les modes de la production du texte. Les petites formes ne sont pas seulement signes de ce qu’elles prennent pour objet, de ce qu’elles thématisent, du contenu vers lequel elles orientent : elles sont également signes du geste technique qui les fait exister comme prouesses, comme réalisations techniques possibles. Elles apparaissent comme la réalisation sémiotique d’un idéal visuel et fonctionnel de la médiation, idéal qui aurait été durablement latent, mais bien existant. Au-delà de la reprise intermédiatique des formes héritées, les formes pionnières que sont les objets étudiés ici apparaissent comme des inventions sur le média (étoiles cliquables, nuages de tags, cartes qui peuvent être complétées, contenus qui peuvent être ajoutés, représentations graphiques des contenus, etc.). Elles effectuent une mise en visibilité réitérée du savoir-faire technique et de ses réalisations possibles à l’écran. Elles composent une mise en évidence de l’inouï, de ce que l’on a jamais vu auparavant, en illustrant un état du progrès technique et de ses capacités à produire des formes nouvelles, aux modes de manipulation originaux.

Les écrits d’écrans considérés sont de ce fait placés dans une dynamique de surenchère formelle. Ce mouvement nous paraît relever d’une particularité de la période contemporaine qui est une période de découvertes, de tentatives, de créations d’usages pour le média. Les possibilités techniques ouvertes par l’informatique y sont engagées dans la création de formes éditoriales qui sursémiotisent leurs spécificités formelles afin de se légitimer. Ces créations sont l’un des enjeux majeurs des projets communicationnels en ligne : on peut expliquer de la sorte les mises à jour, améliorations, ajustements formels, créations de nouvelles maquettes, etc., qui accélèrent le renouvellement des identités visuelles et des appareillages fonctionnels des pages Web. La perfectibilité technique des supports matériels connaît une traduction, au niveau sémiotique, dans les processus de création de nouveaux objets éditoriaux.

Ces modes de spectacularisation de l’écriture ont le plus souvent partie liée avec une ambition de faire participer les internautes à la production des contenus. La petite forme devient alors le lieu sémiotique de la mise en relation du technique et du social. Cette position intermédiaire laisse supposer qu’il y a une relation entre les formes d’une industrialisation des écritures et les dynamiques de la participation. Parmi les petites formes observées, on peut constater en particulier la production fréquente de lieux où se donne à lire, d’une manière ou d’une autre, l’action de l’utilisateur : une vignette peut être la trace d’une photo qu’il a ajoutée, une série d’étoiles manifeste une vision synthétique de la « communauté » des utilisateurs, une carte peut se donner à annoter, par exemple.

Dans les petites formes se légitime de la sorte l’idée d’une participation universelle et l’idéal d’un savoir-faire technique qui serait désormais accessible à « tout le monde ». Le travail de la « mise en texte experte » apparaît en effet comme mis à disposition, à travers des procédures relativement simplifiées, de tout producteur de contenus en ligne. L’inouï, c’est donc surtout l’aspect social de ces innovations dans l’écriture, qui correspondent à l’inscription, au cœur du texte, de capacités proto-professionnelles. La distinction par la technique qui pouvait exister entre les supports professionnels et amateurs de la communication tend à fondre, correspondant au développement d’un régime général de l’expertise et d’un discours de plus en plus intense sur l’émergence d’internautes experts. Les standardisations éditoriales induites par les petites formes concourent à l’émergence de pratiques protoprofessionnelles de la composition, de la publicisation et de la diffusion de textes : les internautes ne sont plus de simples amateurs, ils ne sont pas non plus des professionnels ; mais ils se trouvent dans la nécessité d’adopter des pratiques de professionnels, de mettre en œuvre des usages d’écriture situés à l’articulation entre techniques et métiers, ils empruntent au professionnalisme. La compétence numérique décrite par Milad Doueihi se déploie dans le cadre de ces modalités d’écriture[20].

4.3. Le glissement des prérogatives professionnelles

L’analyse des petites formes nous permet d’avancer ici l’hypothèse d’un mouvement important de taylorisation dans la réalisation des écrits d’écran ; mouvement lié notamment à la perte de vision globale du projet de communication et à la banalisation du modèle de production par le jeu de combinaisons des petites formes.

Chacun des acteurs impliqués dans ces objets, auxquels on peut conférer le statut d’œuvre collective, récupère une petite partie de la production du processus d’écriture, lequel est subdivisé en différentes étapes qui sont appropriées par des métiers en devenir. Il se produit, au sein de ce processus discontinu et fragmenté d’écriture, un phénomène de perte de la conscience du sens de la production générale. Ou, plus exactement, un phénomène où le texte va pouvoir connaître des ré-interprétations et des ré-appropriations successives sans qu’il y ait nécessairement de visée générale du processus.

Les intentions initiales d’un énonciateur destinées à un énonciataire s’hybrident d’apports divers et de conceptions professionnelles nombreuses, autonomes entre elles et reliées par des transmissions plus ou moins formalisées, s’accordant entre elles par la médiation d’outils informatiques qui leurs sont plus ou moins familières. Sur ce point, les écrans analysés et la mise en évidence du composite des petites formes agissent comme les révélateurs des évolutions sociologiques et organisationnelles des métiers de l’édition et de l’écriture. Lors de l’enquête menée dans le cadre de cette recherche, nous avons pu observer les contenus de la littérature professionnelle, aussi bien dans les domaines du développement informatique que de l’ergonomie des sites. Or nous avons constaté – avec eux et à travers eux – un déplacement des prérogatives professionnelles dans l’élaboration d’un projet d’écrit d’écran, qu’il s’agisse de sites touristiques ou de toute autre thématique.

Si, par exemple, les quatre énonciateurs du corpus commun de sites touristiques ont un projet initial radicalement différent, ils se retrouvent tous sur le même terrain de la pratique du « jeu d’emboîtement » entre les petites formes. Ce faisant, ils semblent se délier dans une certaine mesure de la posture d’éditeur traditionnel qui détermine des choix, des partis pris d’énonciation qui lui sont propres. Les concepteurs de sites sont encadrés par ce système modulaire, tout en ayant à se positionner sur les priorités formelles à présenter à la navigation de l’internaute, du fait même de ce jeu de composition, lié entre autres, à l’accélération des temps de l’industrialisation de l’écriture. En effet, si nous nous tournons du côté de l’histoire de l’édition, l’interaction avec le média Internet semble conduire les éditeurs vers un moment d’explosion des castes de producteurs du texte dont les tâches sont pour partie déléguées à l’usager.

Un tel passage s’opère notamment par une délégation de la culture et des pratiques de métiers de la publication et de l’édition qui se traduit par une apparente démocratisation des outils de production et d’accès à cette culture désormais portée par les CMS. En contrepartie, cette « démocratisation » supposée implique une nécessaire appropriation d’une culture technique, une trivialisation de la culture des règles de l’édition et des techniques de la production assistée par ordinateur, auprès des internautes, qui s’improvisent ou que l’on improvise co-éditeurs des petites formes et co-producteurs des contenus qui les nourrissent. Ce mouvement est notable si l’on regarde les entours des textes écrits : ils sont perclus de petites icônes donnant à faire autre chose avec le texte que de le lire. Il s’agit essentiellement de le diffuser sur les réseaux, par le truchement d’outils fermés qui proposent à leur tour des mises en formes et des énonciations éditoriales portant avant tout leur marque, et non celle du porteur de projet de site. Le jeu complexe de délégation de la culture des métiers et des savoirs faire est également mêlé aux enjeux industriels et commerciaux qui se traduisent notamment dans les délégations de marques, de signatures et de logos.

Par ailleurs, un autre constat s'impose, celui d'une transformation radicale de la culture éditoriale. Elle s’opère par une délégation des corps de métiers dédiés et établis à des périodes distinctes, qui se trouvent être aujourd’hui violemment mis en position de « service » par rapport à leur autonomie antérieure. Ces métiers se retrouvent en situation de servitude vis-à-vis de l’implicite contenu dans ce que devrait être l’énonciation éditoriale d’un site de voyage sur lequel des petites formes seront convoquées, dans un composite laissé à la marge de manœuvre des énonciateurs successifs.

Lorsque que l'on procède à l’analyse sémiologique de ces objets infra-ordinaires, on constate effectivement un phénomène de captation des métiers de l’édition, de leurs savoirs et de leurs savoirs-faire. On constate également que l’histoire de leurs pratiques est encapsulée dans la matrice formelle des différents architextes associés, et ce aussi bien à travers la dimension iconique et formelle des « petites formes », qu’à travers le jeu des signes passeurs. Le genre « guide de voyage » n’échappe pas à ce mouvement général de méta-énonciation éditoriale permanente.

Le constat global est clair, il entérine l’éclatement de la perspective sémiotique de la mise en page d’ensemble. Cet éclatement touche aussi bien la cohésion du texte que celle de la page, phénomène qui s’élabore au profit d’une atomisation des petites tâches sémiotiques livrées soit à la charge d’un éditeur externe, soit à celle de l’internaute-utilisateur. Les sites de blogs sont ceux qui illustrent le mieux ce mouvement général. L’éclatement est lié à la fois à une posture économique (possibilité d’intervenir sur les petits éléments dans un marché dominé par les fabricants d’architextes) et à une attitude psychologique de maîtrise de la petite forme au détriment de l’ensemble. Deux attitudes qui se trouvent combinées et rapidement banalisées, absorbées dans le mouvement de la pratique d’écriture ordinaire, quotidienne de l’Internet.

On peut alors dire que la mise à l’ordinaire, au banal, des petites formes des sites sur l’Internet se constitue aussi dans les transformations de l’édition en ligne (en tant qu’ensemble de pratiques et de métiers étiquetés, avec des intitulés de fonctions et des types de tâches définis historiquement). Les personnes qui interviennent dans la publication en ligne n’ont plus une conception ou une vision globale de la chaîne de production, de publication et d’édition du site. Phénomène que les revues professionnelles annoncent du reste régulièrement, depuis plusieurs années déjà, dans leurs dossiers consacrés à la « communication éditoriale »[21].

Certains professionnels évoquent très clairement cette restructuration qui a des conséquences sur la création des sites. C’est notamment le cas de Patricia Gallot-Lavallée qui précise les différents métiers intervenant à ses côtés dans la finalisation de la demande d’un projet de site. Elle ne liste pas moins de cinq types d’approches distincts investissant chacune une des dimensions du projet final qui se trouve du coup fragmenté entre les différentes visions professionnelles, elles-mêmes métissées par les pratiques et l’histoire des métiers de la typographie, de l’informatique, du journalisme, de la documentation…

Conceptrice indépendante, elle travaille tout d’abord le projet de site avec un designer, une fois qu’elle a défini les fonctions qui semblent, selon elle, répondre aux besoins des utilisateurs ; lesquels besoins auront parfois pu être décrits et prescrits directement par le commanditaire du site. Après le designer, intervient à ses côtés un développeur qu’elle charge de traduire ce qu’elle appelle « l’architecture de l’information proposée », à partir d’un document réalisé sous PowerPoint. Elle attribue à ce document le rôle de gabarit pour la page d’accueil et la circulation dans l’information. En même temps, le designer établit sous un outil d’édition ou avec un CMS, les pages clés en tandem avec un ergonome. Le métier suivant est celui de l’intégrateur HTML qui assure la création de l’ensemble des gabarits et effectue des tests dans la navigation du site et dans son accessibilité. Enfin, le développeur informatique intègre à son tour les données de la base d’informations qui contient les éléments de textes écrits. Ces éléments sont produits par un consultant éditorial ou bien préparés par le porteur du projet de site. Si le choix est fait par elle d’utiliser un CMS, le développeur l’adosse, quant à lui, aux différents gabarits préparés par le designer.

Par ailleurs, certaines tâches considérées comme des tâches de « finalisation » du site, de la page et des informations (nuages de tags, placement des blocs de textes, choix des couleurs des interfaces, commentaires, liens à insérer…) sont reportées sur les usagers (les internautes), qui ne sont professionnels ni de l’édition ni du design ni du développement informatique. Avec l’apparition de langages informatiques dynamiques, l’aspect final de la page devient désormais une marge de manœuvre laissée à l’appréciation de l’usager du site, qui se voit ainsi confier un certain nombre de gestes éditoriaux et de PAO. Un site comme Netvibes dont l’identité repose précisément sur la proposition d’un faire, d’une re-composition du Web (« (re)mix the Web »), et qui se définit comme la « page d'accueil personnalisée » des internautes en a fort logiquement fait le cœur de son argumentation promotionnelle.

Les internautes sont dès lors investis de missions par les concepteurs de sites. Toutefois, pour que les usagers participent effectivement, il est nécessaire que les concepteurs aient préparé la captation de l’usage dans le processus de production du site. Cette pratique est largement investie dans les sites apparus au cours de l’année 2009. Et elle a été très vite « naturalisée » par les couches de mises en forme qui sont sémiotiquement lisibles par les usagers non professionnels. Et c’est sur ces couches d’écriture que se produisent les processus de mise à l’ordinaire des déplacements des prérogatives professionnelles entre les « professionnels », les « usagers » aussi bien que les « passagers-ordinaires » des sites.

Les usagers sont donc contraints d’apprendre, d’acquérir des compétences de médiation qui étaient auparavant assumées par des corps de métiers et qui sont désormais cristallisées à la surface des interfaces sémio-techniques (un automate bancaire, un outil de “Content Management”, un aggrégateur de lien, un site de gestion d’images…). Le sémiologue assiste donc à une banalisation, dans l’écrit à l’écran, du phénomène de « servuction » décrit par les économistes à propos de la spécificité de la production dans la sphère des services[22]. Or la servuction se traduit sémiotiquement par la fragmentation.

Il est essentiel de comprendre que l’internaute ne peut plus être un usager-lecteur banal. Il intègre désormais la chaîne de production du média, non seulement dans la finalisation sémiotique de la page mais également au niveau des « imaginaires » des métiers qui l’absorbent en tant que partie prenante (répondre « au besoin utilisateur »). Cette entrée en production de l’usager passe donc dans et par le jeu des « petites formes ». Toute une industrie est du reste en train de se mettre en mouvement pour produire des usages interstitiels potentiellement médiatiques par l’association de l’informatique et de la sémiotique. Ce processus de mise à l’ordinaire de l’usage médiatique d’un dispositif informatisé est illustré de façon exemplaire par les applications réalisées pour l’I-phone. Le texte sémiotisé par l’application n’est que le prétexte à un « faire faire ». Historiquement, le phénomène est analogue à celui de la standardisation des « formes texte » et de mise en pages, ainsi que des « petits objets » de l’écriture industrielle (culs-de-lampe, pieds de mouche, ponctuation…), qui à force de banalité ont fini par intégrer le texte et le formater.

Au-delà d’un phénomène de taylorisation de l’activité d’écriture dans la réalisation des écrits d’écran, c’est à un vaste mouvement de brassage et d’hybridation des fonctions, des attributions, des cultures, des économies aussi bien que des métiers… qui se réalise dans les pratiques sociales médiatées et produites sur Internet. Au cœur de ce mouvement, le phénomène de servuction servi par la fragmentation du processus d’écriture est illustré avec une étonnante efficience par ces petites formes révélées à l’analyse des quatre sites touristiques qui composaient notre “corpus” initial. Ce phénomène s’inscrit plus généralement dans un mouvement de délégation des tâches de production vers le consommateur et relève d’une nouvelle analyse économique des rapports de pouvoir au travail[23].

4.3.1. Faut-il dès lors vraiment parler de petites formes ?

La notion de petite forme déployée dans le présent chapitre correspond-elle à une catégorie stabilisée, c’est-à-dire à un concept de sémiotique éditoriale des écrits d’écran, au même titre par exemple que la catégorie de l’architexte ou du signe passeur[24] ? Peut-elle être mobilisée avec la même valeur, la même force et la même intensité descriptive que ces grandes catégories ? Si elle ne participe pas de la même dynamique, ni du même projet de clarification descriptive, elle nous apparaît en revanche comme nécessaire car elle relève d’un cadre d’analyse spécifique, et se donne comme le moyen d’un renouvellement de l’analyse et plus largement de la compréhension des écrits de réseau.

La notion nous est apparue pour désigner des phénomènes textuels identifiables et récurrents dans les textes donnés à lire sur le Web. Ces phénomènes sont identifiables parce qu’un travail éditorial particulier les isole du reste du texte et permet leur appréhension comme objets spécifiques. Et leur récurrence est constitutive parce qu’ils doivent leur existence à leur retour et qu’ils ne se comprennent qu’en relation avec une culture des réseaux, une habitude devenant, pour leurs auteurs et leurs lecteurs, un habitus de lecture et d’écriture.

Les petites formes, par leur dimension sédimentaire et patrimoniale – leur usage répété les stabilise et les rend repérables comme des entités effectives des pratiques d’écriture numérique –, sont complexes à définir, mais bien réelles, parce qu’elles sont les objets mêmes par lesquels s’écrivent les textes, et par lesquels les textes se ressemblent sur les réseaux.

Il faut penser les « petites formes » avant tout comme des formes – des syntagmes isolables à l’écran, des unités – de dimensions spécifiques (de petite taille, inférieure à la page, inférieure au « texte »). Elles participent de la logique formelle des cadres[25] tout en possédant un sens a priori issu de leur usage et de leur récurrence dans les compositions éditoriales contemporaines.

La notion de petite forme est donc un concept opératoire et problématisant, servant à décrire des phénomènes hétérogènes par leurs effets de sens et par leur nature sémio-historique, mais homogènes dans leurs relations formelles au texte. En tant que telle, la notion de petite forme est un moyen de décrire les textes de réseaux, leurs logiques de composition et leur standardisation comme culture.

4.3.2. Le champ de recherche : une petite forme sous la loupe

Le champ de recherche est sans doute la « petite forme » qui impose le plus le recours à cette dénomination. A la fois forme dans le texte et forme-texte elle-même, il est aisément repérable et identifiable, il fait l’objet d’une saisie ordinarisée, routinière, pour le lecteur qui manipule un site.

« Le nouveau n’est pas dans ce qui est dit mais dans l’événement de son retour »[26]… Comprendre cette forme et son retour ne peut se faire qu’à travers deux approches complémentaires : tout d’abord, il est fondamental de penser la petite forme comme un élément textuel dont la technicité est particulière, c’est-à-dire comme un texte dont les fonctionnalités sont indissociables de sa matière numérique. Ensuite, le champ de recherche ne peut se comprendre que comme une forme routinisée comportant et colportant d’intenses héritages culturels.

L’inscription de la dimension matérielle du texte numérique dans la petite forme incite à situer un tel objet dans l’histoire et la valeur des textes. Il faut la rapprocher, pour la comprendre, des grands héritages documentaires que sont la fiche, la table des matières, l’index, la note… L’appareillage éditorial d’un livre permet l’effectuation de certaines grandes fonctions documentaires, mais le champ de recherche est spécifique au texte numérisé. Il ne trouve son apparition qu’avec le développement des médias informatisés. Outillage documentaire du texte numérisé, le champ de recherche multiplie les parentés avec la culture du texte imprimé sans correspondre exactement à aucune de ses grandes catégories. En revanche, les résultats de recherche (c’est-à-dire le texte produit par l’usage de la forme), reproduisent assez fidèlement ces ouvrages que l’on appelait des « concordances » (une concordance est un « Répertoire des exemples rencontrés pour chaque mot et donnant pour chaque occurrence un contexte de trois lignes, le mot étudié figurant obligatoirement dans la ligne du milieu. »[27]).

Les emplacements dont il peut faire l’objet à l’intérieur d’une structure éditoriale sont d’ailleurs relativement stabilisés (ainsi la partie droite du bandeau supérieur, la zone inférieure de la colonne de droite sont les lieux désormais ordinaires de cette petite forme). Le champ de recherche n’est pas seulement un élément récurrent de la composition éditoriale des sites Web, mais aussi l’objet d’une attente et d’une exigence sociale à l’égard des textes.

Du côté de la matérialité numérique le champ de recherche est aujourd’hui l’une des fonctionnalités les plus courantes des textes de réseaux, et dont le développement et le déploiement sont directement dus au dispositions sémiotechniques spécifiques du texte numérique. Le champ de recherche est une structure textuelle qui ne peut exister qu’en raison de la nature numérique du texte. C’est une forme d’autant plus répandue qu’elle repose très directement sur le destin des textes numérisés[28]. Le texte numérique est construit sur une séparation entre le « contenu » (une chaîne de caractères ASCII, laissée à la disposition de l’utilisateur) et ses formes (toute spécification sémiotique d’organisation du texte, de la mise en page à la « mise en forme »)[29]. Un site du Web contemporain est ainsi le lieu de la construction du texte en organisation disjointe d’une base documentaire et d’un mode d’affichage : à des gabarits sémiotiques correspondent des textes indexés, qui trouvent leur actualisation dans le geste de lecture de l’internaute. Tout site mobilisant une forme de cette nature s’énonce lui-même comme base documentaire, comme base de données, comme archive actualisable. Le régime de réception même du texte à l’écran est de la sorte altéré, ou du moins qualifié, par la présence de la petite forme au sein de la forme-texte.

Au-delà de ses héritages historiques et documentaires et de sa nature numérique, le champ de recherche se propose avant tout comme zone d’inscription dont la portée est, communicationnellement, une promesse d’accès. En cela, il participe de la même logique que les signes passeurs, mais selon l’idéal de l’accès à la totalité des contenus d’un site Web. De la sorte, à la fois champ d’inscription et promesse de consultation, le champ de recherche doit certainement son succès, et l’apparente évidence de ses usages, au fait qu’il concentre et met en abyme ce que l’on peut attendre des médias informatisés en général : une réponse, un appui documentaire, une source informationnelle dont la forme canonique serait l’enchaînement :

a) d’une question inscrite par l’utilisateur dans un dispositif matériel,

b) d’un comput,

c) et d’une réponse donnée à lire dans ce même dispositif.

4.3.3. Un autre exemple ausculté : la vignette et sa mise en série

La « vignette » est autre chose qu’une image de petites dimensions : en effet, l’une de ses propriétés principales réside dans sa relation avec le geste de réduction, de densification dont elle résulte ; par ailleurs, la vignette cliquable est un signe passeur, qui permet le plus souvent d’actualiser à l’écran une image dans une taille supérieure. La vignette se définit donc de façon profondément hétéronome, par un référent qui est autre chose qu’elle-même, mais auquel elle est liée par une double relation de reproduction et de dégradation. Ainsi, une vignette a pour propre d’être toujours une synecdoque, en ce qu’elle renvoie à une image qui la précède ontologiquement, mais dont la réalisation est toujours postérieure : en effet, ce n’est qu’une fois cliquée – quand elle est bien un lien hypertexte – que la vignette fait apparaître l’image originelle dont elle procède. Découpage ou affichage en réduction de l’image à laquelle elle est liée, la vignette donne à voir – ou donne à pré-voir – ce qui peut être donné à lire. Sa fonction indicielle est puissante.

C’est un outil très puissant de visualisation d’espaces qui ne peuvent être donnés à lire et à appréhender physiquement. Elle permet un lien, par le sens de la vue, qui réinvestit le corps et la matérialité du document. Une surdétermination de la vue au détriment des autres sens, qui ne sont pas effacés mais

L’opération de réduction par laquelle la vignette en vient à devenir le signe d’un autre signe – à assumer la fonction selon laquelle aliquid stat pro aliquo – est interprétée classiquement comme la manifestation des normes techniques du Web, qui imposent notamment de réduire, de « compresser » les formats d’images pour accélérer l’affichage des pages. Cette origine et ce fonctionnement techniques du phénomène de mise en vignettes engagent des conséquences sémiotiques remarquables.

En premier lieu, la vignettisation contribue à la mise en œuvre de fonctions documentaires particuliers, faisant intervenir des processus interprétatifs complexes. La vignette se donne comme un type de sémiotisation de la fonction documentaire. Elle est en cela comparable à d’autres « petites formes » comme le nuage de tags ou la liste de liens. Toutes ces mises en texte de la fonction documentaire engagent, à réception, un travail d’interprétation complexe de leur dimension graphique. Si en effet la vignette participe de la synecdoque, alors son fonctionnement implique des procédures d’inférence et d’approximation de la part du lecteur.

En deuxième lieu, la vignettisation participe d’une dynamique plus large de déploiement à l’écran d’une esthétique généralisée du fragment et de la mosaïque. Dans des structures éditoriales, les vignettes inscrivent les différentes entrées dans les textes comme les différentes cases d’une page qui n’est plus à lire de façon séquentielle, mais synoptique. La forme de la vignette entretient ainsi une affinité particulière avec les modes même de composition par cadres et par structures tabulaires sous-jacentes qui dominent les écrits d’écran. Cette conformation spécifique des structures textuelles et des formes intratextuelles semble indiquer l’émergence d’un design et d’une esthétique de la communication.

Ces deux aspects témoignent de la mise en acte, dans la forme de la vignette et dans son traitement sériel, d’une économie des écritures par laquelle la faisabilité et la manipulabilité techniques des objets engagent leur déploiement et leur utilisation effective dans les compositions éditoriales. Ils signalent l’émergence de catégories textuelles à la frontière du technique, du sémiotique et de l’esthétique. Ils travaillent avec le désir de lecture et la promesse d’accès. En faisant de la contrainte technique une norme sémiotique de composition des pages, et une norme du fonctionnement documentaire des structures éditoriales, la récurrence actuelle des vignettes pour tous types de projets d’écriture procède à un esthétisation de la strate technique du média.

4.4. Conclusion : les petites formes, symptômes d’une standardisation des technologies intellectuelles ?

« Petites formes »… sans doute convient-il de revenir sur cette dénomination retenue au fil de notre recherche. Nous en proposons une définition inscrite dans l’histoire de l’écriture du fragment[30] en rapport avec les processus de fragmentation dans les écrits médiatiques en général et dans les écrits sur Internet en particulier. L’histoire de l’édition montre bien comment elle s’est elle-même trouvée au croisement de la création, des logiques professionnelles, de la circulation et de l’acceptation, auprès de publics concernés, des formes textuelles travaillées par des technologies qui permettent la diffusion des produits culturels[31].

Les petites formes sont les éléments de base d’une stylistique des écrits d’écran qui nous mènent à prélever et à rendre « exemplaires » certains d’entre elles et à les constituer – forcément artificiellement – comme révélatrices d’un mouvement d’ensemble. Ce mouvement concerne les mutations progressives et les normalisations successives de l’éditorialisation des sites sur l’Internet. Du point de vue méthodologique, nous assumons une logique de prélèvement, non pas représentatif mais significatif. L’hétérogénéité des exemples prélevés nous menant à une définition féconde et globale de ces éléments unitaires.

La fragmentation des écrits sur Internet montre l’apparition de « structures structurantes structurées », pour reprendre l’expression de Bourdieu, non des pratiques d’écriture en tant que telles, mais bien des objets éditorialisables, techniquement aisés à manipuler, thématiquement polyvalents et esthétiquement inscrits dans un design fortement marqué par la culture du média et tributaire des phénomènes de mode.

Nous avons souhaité – au fil de notre analyse sémiotique des quatre sites de voyage, objet commun à l’ensemble des chercheurs de l’ouvrage –, travailler sur l’ensemble composite de ces petites formes parce qu’il nous semble qu’elles sont révélatrices des processus d’élaboration de relations de signification entre une écriture informatique, sa présence à l’écran et sa signification dans sa réception sociale. Mieux encore, qu’elles forment l’objet même de ces processus. En revanche, nous nous sommes moins concentrés sur les significations ou les bouleversements que ces petites formes ont engendré dans l’industrie touristique et culturelle par le biais des mutations éditoriales liées aux réseaux et à l’Internet. Nous avons cependant vu que leur jeu n’est pas totalement autonome et qu’il est intimement lié au contexte thématique. Ce jeu est en effet largement tributaire des contextes d’énonciation qui lui donnent naissance et l’accueillent. Les contextes du voyage et du tourisme, avec leur historicité en termes de formes convenues sur les supports traditionnels (cartes, guides, diaporamas…), a aussi son impact sur les imaginaires qui conduisent à standardiser, pour le Web, des petites formes qui circuleront à nouveau et “percoleront” dans d’autres univers thématiques que ces univers d’origine. Ainsi, la carte dynamique à l’écran, à elle seule, déborde largement le seul univers du voyage et pénètre ceux de la presse[32], aidée en cela par sa cousine infographique qui fait florès dans la « presse papier » depuis deux décennies.

La normalisation des écritures est en route sur les sites Internet. Nous avons pu mettre en évidence le fait que ce processus procède par la mise à l’écart d’un principe de « distinction » dans la maîtrise des formes et des processus éditoriaux entre des professionnels et des amateurs de la publication. La production du sens global d’un site est articulée entre le jeu de ces petites formes et les interstices donnés aux internautes pour qu’ils puissent intervenir et y laisser leurs marques. Même si les places des énonciateurs et des énonciataires de la communication en sont ne sont pas devenues strictement interchangeables, il convient toutefois de souligner que ces deux figures sont désormais étroitement associées dans le travail de l’énonciation éditoriale, par l’entrée des gestes de mises à disposition et de remplissage des petites formes. Pour y parvenir, les producteurs de site doivent nécessairement les standardiser pour produire des modèles qui s’adapteront à toute situation de communication : le tourisme pouvant céder sa place à la pêche ou à la littérature, au marketing ou à la politique, au jardinage aussi bien qu’à la musique par exemple.

Cette alliance objective de l’émetteur et du destinataire s’accompagne inévitablement d’un jeu de chaises musicales dans l’ensemble des rôles de la production du site Internet. Nous avons évoqué à ce propos un glissement général des prérogatives professionnelles, en montrant comment, dans le processus d’élaboration d’un site, le sens global du projet se trouve métissé des logiques portées par les différents protagonistes de sa genèse. Chaque tâche est ainsi précisée, découpée et attribuée à différents et nombreux acteurs… alors même que chacun imprime sa marque son sur ces « embrayeurs » énonciatifs cherchant à laisser l’empreinte de sa logique sur l’énonciation éditoriale. Tout en se standardisant, le texte est et demeure donc nécessairement polyphonique aussi bien que polymorphe.

Cette description du texte touristique à travers son parcours dans des dispositifs techniques et éditoriaux nous invite à réfléchir aux catégories même du « texte écrit ». Sur l’Internet et sur les sites, ce terme recouvre en effet diverses réalités : ce sont parfois des articles écrits, des vignettes, des cadres qui s’ouvrent sur un flux vidéo sous-titré et légendé, des articulets, des onglets… Ces « textes » relèvent de genres différents, souvent de plus en plus brefs. Mais le phénomène couvre l’ensemble des médias informatisés. Si l’on regarde ce qui se pratique sur les écrans des téléphones mobiles, par exemple, on constate que les applications dédiées aux médias y sont symptomatiques d’une standardisation anthropologique de la « petite forme brève ». Ce mouvement général suppose que l’on réfléchisse à ce qui fait texte.

Sur l’Internet, les petites formes décrites et examinées relèvent du texte et de l’ensemble de ses constituants mis en place dans les logiques de co-présence à l’écran. In fine, s’instaure un jeu combinatoire d’insertions d’unités de « montage » où la syntaxe idéographique relève de l’ordre spatial et visuel, à partir d’une mise en page ou d’un quadrillage de parcelles et de miettes, de bouts et de morceaux, de portions, de parties, de sections et de fractions, de médias et de médiations… qui s’articulent les uns aux autres.

4.4.1. Une écriture de la forme au regard de l’histoire médiatique

Si l’on prend toutefois la peine de chausser des lunettes d’historien attentif aux propriétés des objets et d’analyser cette disparate formelle au regard de l’histoire des médias — et notamment de celle de la presse —, on s’apercevra alors que ce qui semble ici caractériser la pratique et l’esthétique d’écriture de l’Internet n’est peut-être pas une spécificité médiatique si nouvelle qu’on voudrait bien le prétendre.

Cet apparent capharnaüm de « petites formes », hétéroclites autant qu’hétérogènes, évoque effectivement la prolifération de ce que l’on a appelé le « minuscule » dans la presse du XIXe siècle et que les historiens de la presse, à l’instar de Marie-Ève Thérenty et Guillaume Pinson, ont fort justement qualifié de véritable « trait de civilisation médiatique »[33]. Une caractéristique qui, pour reprendre la problématique de Lucien Dällenbach, relève de l’esthétique de la « mosaïque »[34], terme ayant précisément permis de désigner la mise en page de la presse populaire du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Or cette mosaïque « est plus qu’un jeu d’emboîtement formel, c’est une forme “instituante” à travers laquelle s’élabore et se donne à voir l’information »[35]. Autrement dit, c’est un espace qui forme le regard de l’usager et, en cela, un espace qui l’informe.

Si un imaginaire du fragment s’impose depuis le XVIIIe siècle comme « ce qui donne le mieux accès à une totalité en soi insaisissable »[36], les « petites formes » d’Internet s’inscrivent alors dans le prolongement de ce mouvement qui tend à fragmenter l’espace formel des supports médiatiques. Au-delà de ce constat, c’est de l’appréhension symbolique du monde par le truchement des technologies intellectuelles dont il est question. Les « petites formes » régies dans l’espace de la « page-écran » d’Internet sont autant de moyens dont l’homme se dote pour appréhender le dispositif médiatique à travers sa matérialité technique et sémiotique ainsi que l’espace symbolique de l’univers qu’il façonne. Les « petites formes » permettent de saisir l’espace médiatique, autrement dit, de le lire et de l’écrire et plus simplement mais plus radicalement encore de lire et d’écrire. La plupart d’entre elles appartiennent au registre des « signes passeurs », c’est-à-dire de ces signes singuliers qui sont autant de signes outils donnant accès aux diverses modalités du texte à l’écran[37]. En cela, les « petites formes » appartiennent à l’écriture d’Internet, elles en sont partie intégrante. Mais elles offrent également la particularité — comme dans la presse traditionnelle — de régir symboliquement l’espace du “monde” qu’elles sont censées évoquer ou convoquer.

Aussi y a-t-il y a un effet paradoxal à penser qu’à travers la mosaïque des « petites formes » de la page-écran c’est l’ensemble insaisissable de l’univers travaillé par la « grande conversion numérique »[38] qui nous est donné à voir. Comme si ce kaléidoscope microcosmique nous permettait d’appréhender la totalité de l’univers médiaté par Internet, de l’exprimer, ou à défaut d’en rendre accessible la dimension macrocosmique. Comme si la multiplicité des « petites formes » offrait autant de facettes et de points de vue sur ce monde insaisissable. Comme si le geste intellectuel consistant à fragmenter et multiplier le regard nous permettait de pallier la démesure quantitative et symbolique de l’univers fantasmatiquement infini des réseaux. Or le mouvement de ce phénomène est double. Pragmatique et « matériel », il se donne comme un outil technique et sémiotique d’ordre communicationnel ; symbolique et « formel »[39], il impose son empreinte intellectuelle sur la perception que nous en avons. Face à nos écrans, nous pensons donc à travers ces « petites formes », tout comme le lecteur de la presse pensait le XIXe siècle à travers le « minuscule » qu’elle lui offrait.

L’effet est aussi saisissant que le principe posé par la page ou la carte, ces technologies intellectuelles douées d’une « puissance abréviative » sans égal. Si la carte permet à l’homme de voir ou donner à voir le monde comme l’a justement montré Christian Jacob[40], la page est quant à elle cet espace singulier où peut s’écrire le monde ; espace du scriptible en dehors des limites duquel il n’est pas d’écriture possible[41] et au-delà duquel se fond le tohu wabohu, c’est-à-dire le chaos mythique de la Genèse[42]. Les « petites formes » ont pour vertu d’être autant de fenêtres ouvertes sur le monde médiatique qu’elles forment ; elles ont en cela un rôle analogue à celui de la page qui les contient. On assiste donc à une mise en abîme des différents espaces de lecture, l’espace de la « petite forme » étant lui-même plongé dans la page qui l’accueille. Ces dispositifs de lecture sont de formidables outils de civilisation en ce qu’ils nous permettent d’appréhender et de comprendre notre univers. Mais ils forment le monde tout autant qu’ils nous forment, nous laissant ainsi croire qu’il est tel qu’ils nous le donnent à voir.

4.4.2. Microscope et kaléidoscope : les mises en tension des petites formes

Si les « petites formes » ont effectivement pour vocation à s’inscrire dans l’espace d’articulation supérieur qu’est le site ou la page-écran — espace intégrationnel à partir duquel s’élabore la dimension sémantique de la lecture[43] —, en revanche, elles n’ont pas nécessairement été élaborées en adéquation avec lui. La page étant ici considérée comme un espace de lecture, unité de compréhension supérieure qui forme le contexte de lecture des « petites formes », comme dans la presse « mosaïque », par exemple. Mais pour la presse, la pensée fragmentaire du « minuscule » s’élabore selon une perspective éditoriale d’ensemble donnant à lire la page, la double page ou le journal dans son ensemble. Les conditions sont donc radicalement distinctes car la conception des « petites formes » sur Internet est déliée de la pensée éditoriale désormais assumée par l’usager. Si elles sont conçues en fonction d’imaginaires multiples et croisés, imaginaires véhiculés par leurs différents concepteurs, toutes reposent néanmoins sur l’idée selon laquelle la manipulation finale sera assurée par l’usager dans les cadres prescrits par l’architexte. La dimension éditoriale restant pour la plupart des concepteurs un impensé radical de ces dispositifs techniques de communication.

La fragmentation de l’écriture étant prise en charge par les usagers[44], les « petites formes » mettent en tension une poétique du microscopique et du kaléidoscopique. Multiplier le regard, le difracter… autant de perspectives ouvertes par ces technologies de l’écriture et de la lecture. Ainsi comprendra-t-on que les « petites formes » puissent prétendre à de grands desseins.

Bachelard écrivait que « la miniature est un des gîtes de la grandeur », ajoutant que « le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde. Le détail d’une chose peut être le signe d’un monde nouveau, d’un monde qui comme tous les mondes, contient les attributs de la grandeur. » [45]

Étienne Candel, Valérie Jeanne-Perrier, Emmanuël Souchier. GRIPICCELSA, Université Paris-Sorbonne

 


[1] Nous parlons de « paradigmes techno-sémiotiques » pour manifester l’établissement de relations de signification entre l’écriture informatique, sa présence sémiotique à l’écran et sa signification sémiologique dans la réception sociale. Ainsi, un « champ de recherche » est d’abord une écriture du code informatique, chargée d’effectuer des opérations. Mais cette écriture a une visibilité et une lisibilité sémiotiques, une part observable. Enfin, son opérativité technique ne peut se comprendre que dans sa portée culturelle (sémioculturelle). Le texte technique est l’objet d’une médiation sémiotique – le code produit ainsi quelque chose qui est « donné à lire » – et d’une médiation culturelle – ce « donné à lire » se comprend dans le contexte de la pratique documentaire et de la recherche dans les médias informatisés.

[2] Identifiées par Yves Jeanneret et Émilie Flon, dans leur texte « La médiation éditoriale des lieux à travers les guides : pratique des lieux, usage documentaire des objets, ou pratiques d’écriture des expériences », novembre 2008.

[3]  Dominique Boullier et Maxime Crepel, « La raison du nuage de tags : format graphique pour le régime de l’exploration ? », Communication & langages, n° 160, juin 2009, p. 111-125.

[4]  Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier, « Pour une poétique de l’écrit d’écran », Xoana, n° 6-7, 1999 ; – Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, (sous la dir de D. Ablali et D. Ducard), Honoré Champion – Presses universitaires de Franche-Comté, 2009.

[5]  Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la déraison graphique, Flammarion, 1995.

[6]  Au sens où l’entend Yves Jeanneret dans Penser la trivialité. Volume 1 : La vie triviale des êtres culturels, Hermès Lavoisier, 2008. La trivialité est le processus de diffusion et d’altération qui caractérise tous les objets culturels. Le mot désigne aussi la qualité d’une chose soumise particulièrement à ces circulations transformations.

[7]  Léon Vandermeersch, « L’idéographie chinoise », Études sinologiques, Paris, PUF, 1994, p. 233 sq.

[8]  Nous sommes dans un système de lecture d’ordre idéographique comparable à la « langue graphique chinoise » que « personne ne peut […] comprendre autrement qu’en la lisant », Vandermeersch, op. cit., p. 234.

[9]  Roy Harris, La sémiologie de l’écriture, Paris, CNRS éditions, 1993.

[10]  Jean Peytard, « Lecture(s) d'une aire scripturale : la page de journal », Langue française, 28, 1975, p. 39-59 ; Maurice Mouillaud, « Grammaire et idéologie du titre de journal », Mots, 4, 1982, p. 69-90.

[11]  Dans les sites consacrés à la critique littéraire participative, le livre apparaît plus comme un prétexte que comme un texte. Voir Etienne Candel, Autoriser une pratique, légitimer une écriture, composer une culture : Les conditions de possibilité d’une critique littéraire participative sur Internet. Etude éditoriale de six sites amateurs, Thèse de doctorat en Sciences de l’information et de la communication, GRIPIC, Celsa – Université de Paris-Sorbonne, 2007.

[12]  Patricia Gallot-Lavallée, http://www.navigation-web.com.

[13]  Entretien mené en mai 2009.

[14]  Les CMS (pour « Content Management Systems ») sont des architextes d’une nature technique particulière qui engagent une contrainte sur le texte tout en promettant une réalisation simplifiée des pages Web et en démultipliant les postures de production et de manipulation des formes pour les utilisateurs. Voir Valérie Jeanne-Perrier, « L'écrit sous contrainte : les Systèmes de management de contenu (CMS) », Communication & langages, n° 146, 2005, p. 71-81 ; —, « Des outils d’écriture aux pouvoirs exorbitants ? », Réseaux, n° 137, 2006, p. 97-131.

[15]  Un template est une forme, un modèle de référence ou un gabarit pour la création de pages Web. Voir David Siegel, www.killersites.com : Créer des sites Web spectaculaires. Le design des sites de troisième génération, S&SM : Paris, 1998 ; Jeffrey Veen, The Art and Science of Web Design, New Riders, Indianapolis, 2001 ; Jakob Nielsen et Marie Tahir, L'art de la page d'accueil. 50 sites passés au crible, Eyrolles, 2002 ; Gabriel Képéklian et Jean-Louis Lequeux, Déployer un projet Web 2.0. Anticiper le Web sémantique (Web 3.0), Eyrolles, 2009.

[16]  En cela, le titre de l’ouvrage de Patricia Gallot-Lavallée (Donne-moi ce que je veux ! 60 modèles de navigation Web pour satisfaire vos internautes) est significatif, car il ignore le processus sémiotique au profit d’une conception opérationnelle de la communication d’influence.

[17]  L’expression a été proposée pour caractériser les mises en images dans les sites consacrés à l’environnement dans le cadre du programme de recherche « Concertation, Décision, Environnement » (GRIPICCNRS, 2006). Voir Olivier Aïm, « La transparence rendue visible. Médiations informatiques de l’écriture », Communication & langages, n° 147, p. 31-46

[18]  Si l’on considère la manière dont un même lieu est représenté, il tend, par la combinaison des petites formes, à s’uniformiser d’un site à l’autre. Par cette économie combinatoire, le lieu connaît une forme de standardisation conditionnée par sa manière d’être écrit. Des distinguos s’opèrent dans la gestion différenciée des cadres de l’écran, mais les mêmes types d’objets font aboutir aux mêmes représentations. On note une homogénéisation des formes de l’écriture sur ces sites Internet : certaines formes éditoriales ont tendance à se rigidifier. Tel est le cas notamment des structures éditoriales composant la maquette de ces sites. Parmi les « petites formes », certaines se standardisent et sont en passe d’acquérir des situations pérennes, tandis que d’autres s’homogénéisent en raison de phénomènes de mode (il va ainsi, par exemple, du champ de recherche, qui tend à s’installer en haut à droite). Enfin, les formes peuvent se stabiliser comme des éléments de style (ainsi des différentes représentations de la participation comme dynamique et comme projet éditorial).

[19]  Voir par exemple Brigitte Juanals, « L'encyclopédie, des Lumières au numérique : migration d'une utopie », Communication & langages, n°131, p. 53-65.

[20]  Milad Doueihi, La grande conversion numérique, Paris, Seuil, 2008, p. 14.

[21]  Voir par exemple la revue Stratégies qui titrait déjà sur la « chaîne graphique. Restructurations à la chaîne » dans son numéro de janvier 2003 (n° 1263).

[22]  Néologisme formé à partir de « service » et « production » ; le principe consistant à reporter les coûts de production vers l’usager (le consommateur) en lui faisant assumer des tâches au sein même de services qu’il va par ailleurs payer. Voir notamment Sabadie, William et Eric Vernette (2003), « La servuction «on line» : points communs et spécificités face à la servuction traditionnelle », Journée Nantaise de recherche sur le e-Marketing, J.-F.Lemoine et F. Rowe éds.

[23]  Voir Marie-Anne Dujarier, Le travail du consommateur. De McDo à eBay : comment nous coproduisons ce que nous achetons, La Découverte, 2009.

[24]  Catégories proposés par Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier, voir Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, op. cit., p. 158-189, 259-260.

[25]  Voir Annette Béguin-Verbrugge, Images en texte, images du texte. Dispositifs graphiques et communication écrite, Presses du Septentrion, Lille, 2006 ; Emmanuël Souchier, “Histoires de page et pages d'histoire”, L’aventure des écritures, La page, (sous la dir. d'A. Zali), Bibliothèque nationale de France, 1999, p. 19-55.

[26]  Michel Foucault, L’ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 28.

[27]  Définition donnée par le Trésor de la langue française informatisé, http://atilf.atilf.fr).

[28]  Voir Yves Jeanneret, « Le procès de numérisation de la culture, un défi pour la pensée du texte », Protée, Actes en ligne | www.univ-lille3.fr/halma/seminaire/Jeanneret |.

[29]  Voir Étienne Candel, « Miracles et mirages de l’auroédition : la « défiguration » comme pratique formelle et comme détournement », Réseaux, n°137, 2006.

[30]  Voir Caroline Angé, La question du sens : écrire et lire le fragment. Du texte à l’hypertexte, Thèse de doctorat en SIC, Université Paris 13, décembre 2005 ; –, « Le fragment comme forme texte : à propos de Fragments d’un discours amoureux », Communications & langages, n° 152, 2007, p. 23-34.

[31]  Voir Yves Jeanneret, Penser la trivialité. La vie triviale des êtres culturels, op.cit.

[32]  Marie-Ève Thérenty et Guillaume Pinson, « Présentation : le minuscule, trait de civilisation médiatique », Microrécits médiatiques, Les formes brèves du journal, entre médiations et fictions, Études françaises, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, vol. 44 – 3, p. 5-12.

[33]  Ibid.

[34]  Lucien Dällenbach, Mosaïques. Un objet esthétique à rebondissements, coll. « Poétiques », Seuil, 2001.

[35]  Emmanuël Souchier, « L'espace de la presse quotidienne comme «Théâtre de mémoire», forme instituante de la doxa contemporaine », Espaces physiques, espaces mentaux. Identités et échanges, Textes réunis par Yves Chevalier et Brigitte Juanals, Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2008, p. 99-119.

[36]  Marie-Ève Thérenty et Guillaume Pinson, op. cit.

[37]  Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, (sous la dir. de D. Ablali et D. Ducard), Honoré Champion – Presses universitaires de Franche-Comté, 2009, p. 259-260.

[38]  Milad Doueihi, La grande conversion numérique, « La Librairie du XXIe siècle », Seuil, 2008.

[39]  Isabelle Klock-Fontanille, « L’écriture entre support et surface. L’exemple des sceaux et des tablettes hittites », L’écriture entre support et surface, Marc Arabyan et Isabelle Klock-Fontanille éd., L’Harmattan, 2005, p. 29-51.

[40]  Christian Jacob, L'empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l'histoire, Albin Michel, 1992.

[41]  Robert Pinget, Le fiston, 1959, Les Éditions de Minuit, n.p. : « En dehors de ce qui est écrit c’est la mort ».

[42]  Emmanuël Souchier, “Histoires de page et pages d'histoire”, op. cit, p. 19-55.

[43] Roy Harris, La sémiologie de l’écriture, CNRS éditions, 1993.

[44] Caroline Angé, « Le fragment comme forme texte. : à propos des Fragments d’un discours amoureux », Communication & langages, no152, 2007, p. 23-34.

[45]  Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, coll. « Bibliothèque de philosophie contemporaine », Presses universitaires de France, 1974, p. 146.

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