LE LABORATOIRE DE RECHERCHE EN SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DU CELSA
EA 1498

Café à Nuit Debout

Le 3 mai dernier en fin d'après midi, nous nous sommes donc retrouvés, une bonne quinzaine, attablés au bistrot tout près de la République, pour discuter de la Nuit Debout.

Ce billet en appelle donc d'autres qui permettront de poursuivre et partager les échanges de cette soirée dans l'espace de gripic.fr. 

Les idées et commentaires mobilisaient  des expériences que nous avions les uns les autres, non seulement de ce qui se passe à Nuit Debout sur la place, mais de ce qu'en montrent et disent des médias classiques (ceux-ci  ont du mal non seulement à en rendre compte mais aussi à faire état de leur difficulté à en rendre compte), les productions  liées au mouvement, le problème de la tension entre la radicalisation des interventions policières (voir les déclarations des deux syndicats de police, parues quelques jours après, et dénonçant les consignes reçues) et la dispute pied à pied pour l'occupation et la négociation de chaque frontière de l'espace urbain, symbolique ou physique, et du temps d'occupation.

Nous avons évoqué quantité d'aspects particuliers  (la place des plus âgés et la manière dont on les nomme, les mouvements en Grèce, en Europe, dans le monde,  les travaux dans notre disciplines sur les médias, le débat, le politique, etc, les travaux en sciences sociales).

En ce qui me concerne, je voudrais essentiellement revenir sur ce que l'émergence de Nuit Debout nous dit de l'Université aujourd'hui, ce qu'elle restitue de ce qu'est cet espace universitaire, ancien, extrêmement précieux et vivant. Cet espace universitaire est aujourd'hui  compacté, comprimé, contraint par une politique d'enseignement et de la recherche qui est fort peu inspirée par les résultats de nos propres travaux sur ce qu'est le social, le savoir, la culture. 

Nuit Debout intervient au moment où l'Université continue à être écrasée dans le rouleau compresseur de réformes qui visent à en faire un dispositif de production, obsédé de compétition,  fortement hétéronome,  bureaucratisé, où les sociabilités sont attaquées par un manque de confiance total de nos tutelles dans nos capacités d'expérimenter librement et de nous organiser en fonction de nos propres savoirs sur la société. 
Nuit Debout, dans sa tentative pour la réappropriation quotidienne de l'activité politique, est par une ironie du sort assez rassurante, très fortement inspirée par une culture universitaire qui est passée dans la culture commune. Comme si des aspects fondamentaux de l'université qui sont fortement découragés et menacés dans nos propres murs, surgissaient au milieu de l'espace urbain, bien vivants et robustes.

Comme dirait Yves Jeanneret : on n'en a pas fini. Les dimensions culturelles, sociales et politiques de l'Université sont contestées dans les politiques de l'enseignement supérieur et de la recherche, au nom de visions qui sont pourtant totalement dépassées en sciences humaines et sociales. Mais elles rejaillissent ailleurs, dans le monde de la place : 

- attention et respect pour la parole de chacun, passion pour l'argumentation et pour des formes de sociabilités régulées qui permettent de construire dans des petits collectifs (comme les séminaires !), goût pour le dialogue, curiosité intense, respect pour la parole qui s'énonce, caractère positif de la critique,  enthousiasme pour les idées qui surgissent de l'échange

- importance assumée de toutes les pratiques liées à la culture et aux savoirs sur la place, ce qui manifeste avec éclat le lien entre territoires, savoirs, politique : stand d'éducation populaire, bibliothèque debout, orchestre symphonique, collectes d'expériences et de témoignages (par la commission savoir faire des luttes), consultations juridiques, conférences, etc. En même temps, absence de bénéfices quels qu'ils soient : toutes ces pratiques politiques, savantes et culturelles se font hors marché, hors valorisation, hors production. Elles tirent leur valeur du fait qu'elles n'ont besoin ni de préparer une action, ni de construire une position, ni de rapporter un bénéfice. Elles se soutiennent  du simple fait qu'elles sont entretenues et vivantes.

- évolution non pas vers des formes structurées d'»action» mais vers un foisonnement de questions, d'explorations, d'initiatives micro-collectives qui ne réclament pas de visibilité : c'est là à mon avis qu'il existe un foyer d'incompréhension radical avec tous ceux qui ne voient que des bavardages brouillons, de la dispersion, et attendent une grande action collective structurée.

Car la rue est très rarement  le lieu où le savoir est un enjeu majeur. C'est pourquoi on ne considère l'argumentation et la parole que comme des préliminaires à autre chose, alors même qu'il s'agit d' activités en tant que telles. Imaginons quelqu'un qui ouvrirait les portes des cours et séminaires dans n'importe quel lieu de savoir, constaterait que tout le monde réfléchit, questionne, répond, parle, et en conclurait qu'il ne se passe strictement rien et que toute cette humanité perd son temps au lieu d'agir. Je pense constamment en ce moment à l'ouvrage de T. Thackett, Par la volonté du peuple, où l'historien nous plonge dans les semaines et mois d'immersion dans l'écoute et la réflexion lors des États Généraux.

En outre le foisonnement et la différenciation sont des phénomènes que nous chérissons en sciences sociales, ils sont notre mode de structuration dans l'élaboration, le partage, la critique des savoirs face à la complexité : personne n'est inquiet du fait que chaque thèse apporte encore une vision singulière, que les cours ne sont jamais identiques. Il ne viendrait à l'idée de personne de considérer que l'organisation de séminaires est du temps perdu compte-tenu des urgences d'action ou de production puisqu'à l'Université, ce sont des actions ou des productions.

Et cette réappropriation du politique sous cette forme si particulière oblige à  étirer, ralentir les processus au lieu de les raccourcir, c'est une formidable indifférence à l'urgence qui est aliénante et destructrice. Sur la place j'ai rencontré ce soir là Loïc Blondiaux, qui y est très souvent et qui est lui aussi intéressé par ce ralentissement si mal supporté, et si moqué comme étant un mauvais signe. Finalement le fameux mouvement du slow science est un peu sur la place, dans cette réappropriation de tout le temps nécessaire. Au moment où on demande l'accélération des durées de thèses, et de programmes, des personnes passent tout le temps qu'il faut à discuter d'un processus de vote par exemple. Si les enfants devaient se demander  comment planifier  l'apprentissage le plus rapide possible de la marche, du langage, du calcul, de la lecture, etc  marcher parler compter lire, etc etc, ils n'entreprendraient pas sans aucun souci d'échéance mille apprentissages et ajustements.

- Importance des sociabilités,  fondamentales : je repense à la journée consacrée à Ivan Illitch organisée par Emmanuel Souchier et Milad Doueihi et je fais le lien avec ce j'ai appris dans les rencontres d'enquête. Il n'y a pas qu'un côté «sympa» dans le fait de pouvoir se réunir dans des lieux urbains, réfléchir face à des bières. C'est essentiel dans l'activité même de recherche et dans les pratiques de connaissances et leur partage. Nous sommes amateurs de nos propres pratiques, avant d'être salariés (ou précaires) au sein d'organisations professionnelles, et nous pouvons les pratiquer, au moins en partie,  où bon nous semble avec des modes de fonctionnement dont nous sommes libres, pour peu que nous récupérions des marges.
Ce sont ces aspects de Nuit Debout  qui m'intéressent beaucoup.

Il y en a bien d'autres qui intéressaient les autres membres de l'atelier bistrot : des thèmes et des idées fortes,  dont j'espère très vivement qu'ils feront l'objet d'autres billets  (et d'autres échanges aussi dans notre annexe au bistrot de la Nuit Debout, puisque nous nous y retrouvons le 17 mai). 

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